On est grand comme on peut

Les Contes d'Hoffmann

Par Roselyne Bachelot-Narquin | lun 21 Septembre 2015 | Imprimer

Le DVD des Contes d'Hoffmann édité par BelAir classiques est une excellente captation du spectacle  enregistré le 21 mai 2014 et que les amateurs ont pu voir sur Arte et sur Mezzo.

Voulue par Gérard Mortier, cette production distille une vision volontairement dérangeante construite par Christoph Marthaler. Ici, nulle féérie pour faire scintiller le parcours chaotique et désespéré de Hoffmann. Ayant choisi l’édition de Oeser, il situe l’action dans le Circulo de las Bellas Artes, le cercle des Beaux-Arts, que les madrilènes férus de culture connaissent bien. Anna Viebrock signe un décor unique qui se transforme tantôt en bar, en atelier d’artistes, en salle de spectacle et même en salle de billard. Avec une remarquable maîtrise des mouvements scéniques, Marthaler fait circuler des visiteurs décérébrés au milieu de modèles nus qui changent de manière incessante et de serveurs qui se désarticulent  et s’effondrent. On reconnaît bien là les obsessions du metteur en scène bernois. Le parti pris de la mise en espace, néanmoins tout à fait recevable, a le redoutable inconvénient de rejeter le chœur, excellent par ailleurs, à la périphérie du plateau et de le rendre ainsi difficilement audible. Il complique aussi notablement les déplacements des chanteurs.

La noirceur ainsi voulue de ces Contes ténébreux est parfaitement relayée par la baguette de Sylvain Cambreling. A la tête de la belle phalange madrilène, il nous donne, avec des tempi parfois extrêmement lents qui ne sont pas sans poser problème à certains artistes, une couleur ou plutôt une absence de couleur qui se refuse à toute facilité mais dégage bien la ligne musicale. Cette lecture décevra les amateurs de romans à l’eau de rose mais pose bien le désespoir burlesque de l’existence.

Quant à la distribution, elle est dominée par la remarquable Anne-Sofie von Otter, la Muse/ Nicklausse. On pourra pointer son manque de puissance et ses défaillances dans les graves, mais à la vérité, avec sa classe, sa sensibilité, son sens du texte, elle emporte les suffrages. Ana Durlowski est une Olympia au timbre assez laid mais qui  domine les difficultés du rôle, Measha Brueggergosman nous sert une Giulietta si faible qu’elle  en escamote les aigus et se sort plus confortablement de la partition d’Antonia, ce qui est assez logique.

Côté masculin, Eric Cutler dans le personnage d’Hoffmann, fait montre d’un phrasé de qualité même si la voix manque de projection. On peut être plus dubitatif sur le choix de Vito Priante pour tenir le quadruple rôle dévolu à des voix plus sombres. Comme Cutler, il manque de projection et devrait revenir aux  rôles plus légers qui lui conviennent mieux. Toutefois, il se sort scéniquement bien des figures très noires voulues par le metteur en scène qui fait de lui un agent de la Stasi, un gestapiste ou un mafieux. Jean-Philippe Lafont avec sa maitrise et son professionnalisme nous donne un Crespel émouvant et d’autant mieux maitrisé vocalement que Marthaler le fait chanter dos au public puis écroulé au milieu de ses violons… Saluons la jolie qualité des performances de Chistoph Homberger (Andrès / Cochenille) et de Lani Poulson (la mère d'Antonia).

Une curiosité : au dernier acte, Stella, par la voix de l’actrice Altea Garrido lit un texte de Fernando Pessoa, Ultimatum, violent pamphlet contre la classe politique et appelant à construire l’Europe. On se demande bien ce que ce texte vient faire là. Heureusement que l’air final « On est grand par l’amour et plus grand par les pleurs », magnifiquement donné par Anne-Sofie von Otter, nous ramène au pays enchanté de l’émotion. Nom d’un chien, on va quand même à l’opéra pour la musique !

Au total, sans doute pas la version de référence des Contes d’Hoffmann, mais un DVD à avoir dans sa vidéothèque par sa distribution homogène et l’originalité de sa démonstration artistique.

 

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