Des fiançailles, mais pas de couvent !

Les Fiançailles au couvent - Berlin (Staatsoper)

Par Thierry Verger | jeu 02 Janvier 2020 | Imprimer

Chaque année en Russie, que ce soit à Moscou au Stanislavsky ou au Mariinsky de Saint-Pétersbourg, on trouve une petite place dans la programmation pour Les Fiançailles au couvent. En dehors des frontières russes, en revanche, c’est on ne peut plus rare. On se souvient qu’en 2011 puis en 2015, le Capitole de Toulouse avait programmé avec succès ce Prokofiev au demeurant confidentiel. La production du Staatsoper Unter den Linden, une première depuis 1958, a été créée en avril 2019 sous la direction du maître de céans, Daniel Barenboïm, et fut saluée à sa juste mesure, rendant justice à une pièce que d’aucuns ont qualifié de Falstaff russe et qui possède d’indéniables qualités musicales et même dramatiques.

Comme il l’avait fait pour Le joueur (Dostoïevski), L’amour des trois oranges (Gozzi), ou Guerre et Paix (Tolstoï), Prokofiev va chercher le matériau brut chez les classiques. Cette fois-ci, c’est The Duenna, comédie mineure du poète irlandais du XVIIIe Sheridan, qui fournira à Prokofiev et Mira Mendelssohn, sa seconde épouse, la trame d’un livret qui demeure toutefois au mieux brouillon, au pire inintelligible. On n’entrera pas dans le détail d’un synopsis à vous étourdir et on dira seulement que Prokofiev s’inscrit pleinement dans la veine bouffe et burlesque en mettant en scène deux couples qui voient leurs projets amoureux contrariés, projets qui finiront par trouver une fin heureuse (des fiançailles dans un couvent) grâce à l’entremise d’une duègne aussi espiègle qu’inventive. Bref, une intrigue qui, dans sa littéralité, ne pouvait, on l’imagine bien, pleinement satisfaire Dmitri Tcherniakov, qui prend ici le pari dont il est coutumier : s’extraire autant qu’il le peut du texte d’origine pour plaquer sur celui-ci une intrigue nouvelle (on se souvient de ce qu’il avait fait dans le même genre à Aix avec Carmen). Il est notable que Tcherniakov signe lui-même le synopsis de l’œuvre dans le livret d’accompagnement fourni au spectateur et qu’il précise qu’il s’agit du résumé de l’action « telle qu’on la trouve dans le livret » ce qui sous-entend qu’on ne va pas forcément tout retrouver sur le plateau… C’est le moins qu’on puisse dire.

L’action est entièrement transposée dans une salle des sous-sols du… Staatsoper Unter den Linden à Berlin (grand vestiaire aux murs blancs, meublé d’un tableau de salle de classe et des mêmes sièges que l’on trouve à l’orchestre et aux balcons de l’opéra !). Tous les protagonistes de l’action sont présents sur scène et y resteront jusqu’à la fin ; ils sont en effet les membres de l’association « Opera-Addicts Anonymous », dont on apprendra pendant l’ouverture et par le biais de mini bios vidéo-projetées qu’il s’agit d’amateurs lyriques comme vous et moi (une danseuse, un blogueur, une chanteuse, il y a même un critique d’art lyrique ! ) qui vont tenter de se désintoxiquer de cette affreuse addiction que constitue l’opéra. Rien de mieux pour ce faire, ainsi que leur explique leur coach, qu’une bonne thérapie de groupe qui consistera à créer… un opéra (et ce sera Les Fiançailles au couvent ). Un principe de mise en abyme mille fois vue et que Tcherniakov, on lui reconnaîtra ce mérite, réussit à mener jusqu’au bout des quatre actes, au prix toutefois, et la réserve est de taille, d’une omission quasi complète et bien sûr assumée de l’histoire originale. On ne verra donc pas de marchand de poissons, on n’assistera pas à des entrées et sorties dignes des meilleurs vaudevilles, pas de quiproquos, l’action ne se déroulera pas dans un monastère ni dans un couvent, pas de beuverie de moines etc.


© Ruth und Martin Walz

On l’imagine, cette vision fait polémique et les quelques huées entendues au baisser de rideau s’adressent davantage au metteur en scène qu’au plateau. Sur ce point notre avis est partagé : on peut d’un côté savoir gré à Tcherniakov d’avoir pris ses distances avec un livret d’un autre temps (mais comment diable Prokofiev est-il allé, à la fin des années 1930, dénicher cette histoire à dormir debout ? ) mais on peut tout autant regretter qu’il ait procédé à ce qui s’apparente à plus qu’un dépoussiérage d’une œuvre que la poussière n’avait pas encore recouverte. Qui en effet, parmi le grand public connaît aujourd’hui Les Fiançailles au couvent  et les magnifiques productions du Mariinsky ? Même les Berlinois, qui pendant plus de 60 ans n’ont pas eu l’occasion de voir la pièce, n’auront du coup pas d’occasion d’être confrontés à la version « originale », pour critiquable qu’en soit le synopsis.

Les quelques huées que nous évoquions ont très vite fait place à l’enthousiasme du public pour ce qui est de la production musicale. Daniel Barenboïm avait pour l’occasion cédé la place à Alexander Vitlin, traditionnellement chef en second du Staatsoper pour ce qui est des opéras russes. Vitlin dirige la Staatskapelle avec la précision et la légèreté appropriées. Un salut tout particulier aux pupitres des vents sans cesse sollicités et qui rendent une copie très appréciée. Idem pour les chœurs même s’ils sont invisibles et relégués dans la fosse ou les loges pour les besoins de l’histoire revisitée.

Stephan Rügamer, membre de la troupe depuis plus de vingt ans, est un Don Jérôme magnifique, au ténor clair, viril, vaillant, une prononciation juste autant que nous puissions en juger et surtout une capacité à tout faire en même temps, chanter, danser, jouer de la trompette (et juste !) et du xylophone. Une mention particulière aussi pour la Duègne de Violeta Urmana dont nous retrouvons le mezzo ensoleillé et qui nous réchauffe. La Clara de Anna Goryachova possède sans doute toutes les qualités techniques mais nous semble desservie par un timbre bien ingrat et pour tout dire cassant. Un mot enfin du quatuor d’amoureux constitué de Andrey Zhilikhovsky, Bogdan Volkov, Nina Minasyan et Lauri Vasar : ils sont, tout comme le Mendoza de Goran Juric, tous épatants de facilité, d’aisance même à se faufiler dans le dédale d’une partition foisonnante (le parallèle avec Falstaff est de ce point de vue très pertinent) et d’une mise en scène exigeante.

 

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