Ni Fleurs ni Amour

Les Indes galantes - Budapest

Par Laurent Bury | mar 27 Février 2018 | Imprimer

En novembre 2016, c’est – forcément ? – sur les Sauvages de Rameau que se concluait « Un opéra pour trois rois », pasticcio donné à Versailles par les forces magyares de l’Orfeo Orchestra et du Purcell Choir. Un peu plus de deux ans plus tard, la même équipe interprète, mais à domicile, à Budapest, Les Indes galantes dans leur intégralité. Enfin, tout dépend de ce que l’on entend par « intégralité ». Le Centre de musique baroque de Versailles a en effet choisi de présenter le dernier des états de la partition révisée par le compositeur trois ans avant sa mort. Pour cette reprise estivale, l’Académie royale de musique avait dû exiger un spectacle moins long, et le prologue fut débarrassé d’un personnage pourtant essentiel, l’Amour : dans le livret de Fuzelier, c’est pourtant bien lui qui décidait d’envoyer ses émissaires aux quatre coins du monde. Ou plutôt aux trois coins, qui ne furent quatre que de 1736 à 1751 : en 1735, à la création de l’œuvre, il n’y avait point encore de Sauvages, et en 1761, c’est l’acte des Fleurs qui disparaît purement et simplement. La « version de 1761 » offre donc un prologue un peu brutalement raccourci, suivi de trois entrées dans un ordre modifié, les Incas venant en premier. Dans l’orchestration, de menues simplifications interviennent ici et là, Rameau ayant ajouté un peu de musique bien qu’il ait surtout manié les ciseaux.

Depuis 2014, le CMBV s’est plusiuers fois associé aux forces musicales placées sous la baguette de György Vashegyi  pour monter des œuvres de Rameau : Les Fêtes de Polymnie (disque sorti en 2015), Platée, et l’an dernier, Naïs, à paraître prochainement chez Glossa. Pour cette nouvelle collaboration, « A gáláns Indiák », selon son titre en hongrois, la distribution se composait exclusivement de solistes venus à Budapest pour l’occasion et tout à fait familiers de ce répertoire. Par rapport à l’affiche initialement annoncée, seul Mathias Vidal manquait à l’appel, mais les rôles de Carlos et de Damon qu’il devait assurer ont pu sans difficulté être interprétés par l’autre haute-contre prévue.


Véronique Gens, György Vashegyi, Thomas Dolié © Attila Nagy, Müpa Budapest

Le moment le plus fort de la soirée est incontestablement l’acte des Incas, auquel ses interprètes confèrent une stupéfiante vie dramatique. Jamais Phani avait-elle été aussi émouvante ? Véronique Gens propulse la princesse péruvienne au sommet des héroïnes ramistes, bouleversante par les accents et les couleurs qu’elle lui prête, dans « Viens, Hymen », bien sûr, mais jusque dans la moindre phrase de récitatif. Quant à Huascar, Thomas Dolié réussit le miracle de n’en faire ni une brute épaisse, ni un hypocrite haïssable, mais bien un homme tourmenté, avec une voix idéalement située pour rendre justice aux différents volets de l’adoration du soleil, rarement vécue avec une telle intensité. Carlos n’a vraiment pas grand-chose à chanter, mais Reinoud Van Mechelen s’en acquitte fort bien. Il est évidemment plus sollicité en Valère dans « Le Turc généreux », et s’avérera très convaincant dans le personnage comique de Damon dans « Les Sauvages », où il forme avec Thomas Dolié un épatant numéro de frères ennemis. Jean-Sébastien Bou est un Adario éloquent, et ce rôle, qui sollicite davantage l’aigu de sa tessiture, semble lui convenir davantage que celui d’Osman. Katherine Watson est une pudique Emilie, la qualité de sa diction française étant encore soulignée par la vélocité avec laquelle elle parvient à chanter « Fuyez, fuyez, vents orageux ». Chantal Santon-Jeffery, enfin, ouvre et conclut la soirée en Hébé et Zima, et sa virtuosité jamais prise en défaut lui permet de tirer admirablement parti des multiples occasions de briller que Rameau a réservées à ces deux personnages.

Le chœur Purcell est désormais chez lui dans la musique française et fait montre à Budapest du même scrupule et de la même souplesse que lorsqu’il vient se produire chez nous. Quant à l’orchestre Orfeo, György Vashegyi a su lui transmettre toute l’admiration que Rameau lui inspire, un Rameau qui n’a, là non plus, rien de raide, rien d’extrême, mais dont l’inventivité sait s’accompagner de mesure et d’élégance. Autant de qualités que devrait confirmer l’enregistrement à paraître d’ici un an.

 

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