Délicieux cocktail amoureux

Les Jeux de l'amour et d'Offenbach

Par Jean-Marcel Humbert | mar 13 Septembre 2016 | Imprimer

Exercice ô combien difficile, pour ne pas dire périlleux, que de composer un pasticcio, œuvre enchaînant des morceaux empruntés à des œuvres antérieures. Yves Coudray y réussit avec brio, en nous contant sur le thème de l’amour la charmante histoire de deux anciens chanteurs d’opéra – Ernestine et Alfred, joliment habillés par Michel Ronvaux – qui se retrouvent après vingt ans de séparation. Retrouvailles musicales donc d’une soprano et d’un baryton, qui viennent auditionner pour accompagner Offenbach lors de son voyage aux États-Unis, mais aussi retrouvailles pincées, douces-amères, joyeuses, amoureuses et même pleines d’émotion.

C’est toute cette palette qu’Yves Coudray réussit à faire miroiter pendant une heure sous nos yeux et dans nos oreilles, dans ce spectacle totalement ravissant. Déjà joués par le passé (création en 2006 par Ghyslaine Raphanel et Franck Leguérinel au premier Festival d’Etretat où il fut repris en 2015), mais également à Compiègne et à Tours, ces Jeux de l’amour et d’Offenbach sont enfin présentés à Paris au théâtre de Poche Montparnasse qui offre les dimensions d’un grand salon, parfaitement adapté à l’intimité du sujet et du répertoire choisis.

La qualité première de ce cocktail d’œuvres d’Offenbach est de mêler, sur le thème amoureux, des airs connus à de petits bijoux très injustement oubliés. Il faut dire que les « couplets de la migraine » de La Fille du Tambour Major, ou ceux « du rire » de La Jolie Parfumeuse n’engendrent pas la mélancolie, en attendant des moments plus en demi-teinte, comme « Pourquoi ne puis-je voir » de Fantasio, ou « J’ai bien eu des amours… » d’Une nuit blanche. Après un démarrage sur les chapeaux de roues avec l’air irrésistible de Fiorella « Je suis la fille du bandit » (Les Brigands), on craque littéralement à la « Valse du divorce » (Boule de Neige), où les deux chanteurs interprètent ce duo en s’ignorant royalement (ce qui fait penser à des situations identiques que l’on peut toujours observer aujourd’hui sur les scènes des plus grands opéras), avant de se retrouver nez à nez, rendant alors le numéro explosif pour le transformer en duel.

A côté de ces perles rares, des morceaux plus connus extraits de La Périchole, La Vie parisienne, Orphée aux enfers ou Pomme d’Api s’adaptent parfaitement au propos du pasticcio, sans quasiment de modification (deux mots modifiés sur tout le spectacle pour s’adapter au changement de situation). Ce ne sont pas moins de quatorze œuvres différentes auxquelles sont empruntés les airs et duos les plus variés, qui tous s’intègrent parfaitement à la nouvelle histoire proposée. La mise en scène alerte d’Yves Coudray mêle la pianiste Manuela (l’excellente Nina Uhari) à l’action, qui est concentrée entre le piano et un canapé Napoléon III. Tous les gestes et attitudes sont réglés de manière hyper précise, sans jamais retirer aux interprètes leur spontanéité.

Exercice également ô combien difficile pour ceux-ci, car contrairement à un opéra traditionnel, ils sont en scène de manière quasi permanente, enchaînant airs et duos, et chantant et jouant donc pendant toute la durée de la représentation. C’est d’ailleurs pourquoi tant de professionnels insuffisamment préparés se cassent les dents en imaginant trouver dans ce genre de spectacle un simple exercice de tout repos. Il n’en est rien, car il faut, pour que la mayonnaise prenne, des professionnels de haut vol.


Edwige Bourdy et Jean-Michel Séréni © Photo Jean-Marcel Humbert

C’est le cas ce soir, où l’on retrouve avec ravissement Edwige Bourdy. Cantatrice quelque peu atypique, elle ravit les spectateurs et les critiques à chacune de ses apparitions. Dotée d’une voix d’une grande amplitude parfaitement adaptée – entre autres – à Offenbach, elle sait la mener parfaitement en l’allégeant à l’extrême, ou au contraire en en utilisant, à d’autres moments, des registres plus graves. Et elle a en plus un vrai talent comique qu’elle exprime par un visage et des expressions d’une rare mobilité. D’ailleurs, son emploi n’est pas seulement comique, et elle montre aussi dans ce spectacle combien elle peut toucher dans le genre sentimental, jusqu’à susciter une véritable émotion. Mais surtout, elle est une « diseuse » comme il n’y en a guère aujourd’hui, avec une articulation parfaite, faisant un sort à la moindre des syllabes, d’une intonation toujours parfaitement juste. Elle aime, comme elle dit, « chanter avec les mots, faire entendre les mots ». Un vrai régal.

Trouver un véritable équilibre avec sa partenaire, c’est tout le pari relevé – et gagné – par Jean-Michel Séréni. Venu du grand opéra (Mozart), il est lui aussi rompu à l’exercice difficile d’espaces plus intimes. D’une voix de baryton bien timbrée dont il tire des partis extrêmement variés, il excelle dans le second degré et dans la demi-teinte, et peut-être plus encore dans l’émotion. Mais c’est surtout dans les duos qu’il trouve son véritable emploi, qu’il s’agisse de celui de la mouche (Orphée aux enfers) où il est désopilant, du baron et de Pauline (La Vie parisienne), des mariés  (La Jolie parfumeuse) ou de la confession (La Fille du tambour major). Dans tous les cas, tour à tour violent, amoureux ou sentimental, il est homme, tout simplement, et très amoureux.

Un délicieux spectacle à ne manquer sous aucun prétexte (du 13 septembre au 6 novembre 2016). Mais tous les artistes étant en alternance, il va falloir revenir plusieurs fois pour apprécier les diverses distributions prévues ! Laissons aux matheux le soin de nous dire le nombre de combinaisons possibles entre quatre chanteurs (Edwige Bourdy, Mélanie Boisvert, Jean-Michel Séréni et Lionel Peintre) et trois pianistes (Nina Uhari, Erika Guiomar et Sophie Teulon)…