Uniforme et rompu

Les voix du Nord - Montpellier (Festival)

Par Yvan Beuvard | sam 13 Juillet 2019 | Imprimer

Voilà un programme ambitieux, centré sur le chant polyphonique de la Renaissance et du XVIIe S, auquel se greffent deux créations faisant appel à la même formation. Oublions-en l’intitulé, « Les voix du Nord », qui permet de faire entendre des franco-flamands, certes, mais relève d’un artifice un peu fallacieux lorsqu’on y découvre Schütz, Jakob Handl (Gallus), Hassler et deux compositeurs contemporains.

Frédéric Bétous, chanteur et directeur de la Main harmonique, a choisi une dizaine de pièces vocales, dont deux créations contemporaines, assorties de deux œuvres pour clavier de la Renaissance. Ces dernières rompent la monotonie, dans la mesure où les choeurs, à l’exception des contemporains, sont d’un tempo quasi constant, retenu, et d’une expression recueillie. Si la plupart des pièces, profanes comme sacrées, sont bien connues des amateurs de musique ancienne, le large public qui fréquente le foisonnant Festival Radio France aurait gagné à en connaître les textes, latin, allemand, français ancien, dont la riche polyphonie occulte souvent la perception. En effet, on passe de 5 ou 6 voix à huit, voire à douze parties, l’Inviolata de Josquin, étant ici confié à 10 voix, l’orgue positif complétant heureusement le dispositif.

Des diminutions de chansons publiées par Attaingnant, l’éditeur parisien, agrémentent le programme, comme la fantaisie chromatique dorienne (SwWV 258) de Sweelinck ici donnée à l’orgue, plus approprié que le clavecin, par sa registration savoureuse. Comment ne pas avoir une pensée pour Gustav Leonhardt à cette écoute ? Du même compositeur, nous écouterons en fin de programme le psaume 130 (Du fond de ma pensée), à 5 voix, empreint de l’austérité de la foi calviniste.

Les cinq voix du Mirabile mysterium de Jakob Handl (Gallus), d’une écriture archaïque, assortie de chromatismes recherchés, ouvrent le concert. L’Inviolata, de Josquin, dont il a été fait état, lui succède, avant une juxtaposition que l’on pourrait prendre pour de la provocation. Il y a exactement cinquante ans, Maurice Ohana nous donnait « Cris », écrit pour la même formation. L’œuvre s’achevait par « Slogans ». Les cris de la contestation, d’actualité, que nous propose Alexandros Markeas, en ayant recours à toutes les possibilités offertes par la voix, s’inscrivent dans cet héritage, joint à celui de Guy Reibel, auprès duquel il travailla. Ici et là on trouve telle ou telle référence (ainsi, les onomatopées inspirées par Janequin dans la seconde partie de La guerre). Malgré l’engagement des chanteurs, l’impression est mitigée : où sont la force et le mouvement ? L'opposition d’unissons puissants et de textures complexes ne suffit pas à soutenir l’intérêt.

Retour à la Renaissance, avec Gombert, dont nous écouterons tour à tour Je prens congié (à 8 voix) et la célèbre chanson Mille regretz (à 6). Chacun connaît la version, postérieure, de Josquin.  On mesure, à l’écoute de cette pièce, combien l’invention de ce dernier (mais est-ce bien lui, ou Lemaire, à qui sont attribuées les premières versions ?) est redevable à Gombert. Le Ad Dominum cum tribular, chromatique, à 5 voix, de Hans Leo Hassler, ne manque pas d'intérêt

La seconde création, Nombril de Vénus (Umbilicus rupestris), de Bastien David, mêle aux voix, souvent déformées par le recours aux kazoos, le timbre singulier, cristallin du reiki (bol tibétain). Le résultat est original. On imagine aisément que son caractère étrange, ésotérique, planant, pourrait susciter sa reprise par des mouvements sectaires. Le renouvellement permanent des types d’émission (souffles, râles…), les effets rythmiques sur le tapis sonore coloré sont séducteurs.

Nouvelle rupture, avec le classique Selig sind die Toten de Schütz (SWV 391), à 6 voix. L’allemand chanté ne trompe guère : les voix n’ont ni la couleur, ni l’accentuation propres à la langue. Malgré les différences d’écriture et de contexte, l’interprétation cantonne ces œuvres anciennes dans un même climat. Le programme s’achèvera par le motet à 5 voix  Vox in rama audita est  de Giaches de Wert (2ème livre de motets).

Chaque choriste semble dérouler sa partie, trop souvent indifférent aux autres. Le chef, également chanteur, donne du geste, sans que le gain soit évident par rapport au tactus. Certes c’est propre, équilibré, mais lisse, d’une animation insuffisante. Le verbe ne commande-t-il pas autant que la phrase musicale ?

 

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