Une île de rêve, à Dijon

L'isola disabitata - Dijon

Par Yvan Beuvard | lun 29 Novembre 2021 | Imprimer

Entre 1754 et 1824, au moins 33 compositeurs ont porté à l’opéra le livret de Metastasio. Si la plupart sont tombés dans l’oubli, bien qu’illustrés par de grands noms, plusieurs ont connu des productions modernes : Jommelli (1761), Perez (1767, recréé à Ambronay par Leonardo García Alarcón), Haydn deux ans après, et Beck (1786, un des musiciens des plus joués au Concert spirituel). Enfin Manuel Garcia (sd, manuscrit à la BnF). Sans doute le choix de la programmation de l’Isola disabitata par la nouvelle direction de l’Opéra de Dijon est-il lié à ses modestes proportions comme au fait qu’il ait été mis en scène par Dominique Pitoiset pour l’Atelier de l’Opéra national de Paris en 2005 (repris en 2008). Tous les jeunes chanteurs de ce soir en sont issus. La production devait être créée au Grand Théâtre, dont les proportions étaient appropriées. Las, le retard des travaux a imposé son transfert à l’Auditorium. Nouvelle déconvenue, Leonardo García Alarcón a dû renoncer à la direction, au milieu des répétitions, pour cause de virus. Le sort semblait s’acharner. Fayçal Karoui a accepté de sauver la production. Ancien lauréat du Concours de Besançon, après une carrière internationale remarquée, ce dernier s’est fixé à Pau, où il dirige l’Orchestre Pau Pays de Béarn, depuis bientôt vingt ans. La formation singulière qu’il dirige est constituée d’étudiants en fin d’études au sein de prestigieuses institutions. Encore fallait-il leur permettre de trouver leurs marques et d’aboutir à un jeu collectif de qualité. L’Isola disabitata aura heureusement surmonté tous ces obstacles.

« Avec des ressources instrumentales et vocales limitées, l’ouvrage se prête idéalement à des productions réalisées par des conservatoires comme par des institutions lyriques établies » lit-on dans la préface de sa plus récente édition (Busse, 2007). Sans méconnaître ce format restreint, ce serait en limiter l’importance musicale et dramatique que de l’y cantonner. Haydn, après avoir dirigé l’Orfeo de Gluck à Estherhaza, a mis à profit le récitatif accompagné – déjà très développé par Jommelli dans le même ouvrage – qui se substitue ici au recitativo secco, dont Mozart, la plupart de ses contemporains useront encore, jusque Rossini. A la fois une œuvre adaptée aux contraintes du lieu de sa création – pour la St Nicolas du prince Esterhazy – variée et concise, mais novatrice, elle est exceptionnelle à plus d’un titre. L’ouverture et le monumental final, à eux seuls, retiennent plus du quart de la durée.  Un air pour chaque homme, 2 pour les femmes, mais surtout, comme l’a souligné Leonardo García Alarcón, une place essentielle réservée au récitatif accompagné, souple, idéal pour l’illustration la plus juste des mouvements de pensée de chaque personnage. La moitié de l’ouvrage y est consacrée, ce qui représente une première dans l’évolution du langage musical.

L’intrigue est d’une extrême simplicité : après un naufrage, Costanza et sa très jeune sœur Silvia sont abandonnées, seules, sur une île déserte où elles vont vivre des années durant loin du monde. Un jour, un navire pointe à l’horizon, Gernando l’époux de Costanza et son jeune ami Enrico en débarquent. Silvia, aperçoit Enrico ; un sentiment inconnu s’empare alors de son cœur…

Luigi De Angelis vient de terminer une série de Lohengrin à Bologne, pour les 150 ans de la création italienne de l’ouvrage. Le scénariste, cheville ouvrière de la production dijonnaise, a monté il y a peu l’Isola disabitata à Ravenne. Sur Youtube, chacun pourra écouter son interview, comme celle du chef (en italien, sous-titrées en anglais), et, surtout assister à cette réalisation, ne serait-ce que pour en découvrir la première mise en scène (début de l’ouvrage à 11 : 38). Celle-ci a considérablement évolué pour s’adapter à Dijon, au point d’en apparaître comme une sorte de brouillon. Constantes : les projections s’effectuent sur un rideau à bandes verticales (« californien »), qui laisse l’avant-scène aux chanteurs. Seuls accessoires : un canapé, un pouf, un rocher, un mannequin de couture, une lanterne, un fusil. La projection de l’arrivée de la cantatrice à l’entrée de l’opéra, son cheminement jusqu’à sa loge, procédé répandu, retient l’attention du public durant l’ouverture (le mouvement inverse sera produit avant le quatuor final). La mise en scène nous propose une lecture actuelle du texte et de sa traduction scénique.  Ainsi l’action théâtrale est-elle transposée de l’ile déserte de la fin du XVIIIe siècle à un intérieur contemporain, confiné, avec ses craintes, ses peurs. Costanza et Silvia, semblables puisque sœurs, sont différentes sinon opposées, l’une adulte abandonnée par son mari sur cette ile, privée du monde, l’autre, jeune, heureuse et épanouie, mais inexpérimentée. Le metteur en scène y voit une Ariane, à moins que ce ne soit une Didon, à deux faces, sorte de Janus féminin, en proie à des contradictions intimes. Pourquoi pas ?


Ilanah Lobel-Torres (Costanza) © Mirco Magliocca

La réalisation bourguignonne diffère cependant de l’italienne en de nombreux points, et on ne s’en plaindra pas. Le rideau de fond de scène s’est démultiplié, et coulisse vers l’avant, ce qui autorise des effets bienvenus. Les éclairages, misérables à Ravenne, prennent ici une dimension essentielle. Quant aux projections (la côte inhospitalière, les vagues se brisant sur les rochers, les frondaisons…), en relation étroite avec l’expression de chacun, elles sont ici davantage appropriées.  On apprécie particulièrement la scène de la rencontre entre Enrico et Silvia : la direction d'acteurs a été heureusement modifiée, comme les costumes des femmes, tout aussi décalés malgré les réserves qu’ils peuvent appeler. A la première scène, Costanza, devant le miroir de sa loge, y trace le début de son texte au rouge à lèvres… avant que le spectateur bascule dans ce mauvais rêve, où elle a gravé dans le rocher la marque de sa captivité et son désir d’abréger ses souffrances. Silvia, telle Falstaff, coiffée des bois d’un cerf (on a peine à comprendre, sinon son amour de la nature), la rejoint, portant des escarpins animaliers extravagants – qui accentuent la différence de taille d’avec sa sœur… Nous ne détaillerons pas le déroulé du spectacle, mais chacun comprendra que les surprises sont nombreuses. Le rêve fait pardonner l’invraisemblance de la recherche nocturne de l’héroïne par les deux hommes, fraîchement débarqués, munis d’une torche…


Andrea Cueva Molnar (Silvia) © Mirco Magliocca

L’ouvrage, à mi-chemin entre le baroque finissant et le premier romantisme n’appelle pas des voix d’exception. Les quatre solistes de ce soir s’y montrent irréprochables par leurs qualités d’émission et de jeu. La fraîche Silvia – seul personnage à propos duquel on peut parler d’évolution – passe insensiblement de l’adolescence sereine, insouciante à la jeune femme amoureuse d’Enrico. Associés à la flûte primesautière, ses interventions et ses deux airs sont autant de bonheurs. Andrea Cueva Molnar vit son personnage avec émotion. Son chant comme ses talents de comédienne n’appellent que des louanges (« Come il vapor d’ascende » sera salué par des applaudissements nourris). La Costanza qu’incarne Ilanah Lobel-Torres n’est pas moins juste, de son désespoir et de son désir de vengeance initial à l’inespéré retour de Gernando. Le timbre est riche et se distingue aisément de celui de sa jeune sœur. Tobias Westman a l’autorité vocale et dramatique attendue pour camper un Gernando crédible. On aimerait le réentendre dans Mozart. Enfin, le Enrico de Yiorgo Ioannou conduit son chant de façon remarquable. Tous quatre forment un ensemble particulièrement équilibré dans le vaste quatuor final, chanté – comme à Ravenne – devant l’orchestre.

Ce dernier, en tous points conforme aux prescriptions de Haydn, intégrera le début de l’Allegro assai con brio de la 52e symphonie en ut mineur entre les deux parties du spectacle. Heureuse initiative, qui confirmera ses qualités. Le niveau de la fosse a été surélevé, trois marches au-dessous du parquet de la salle, ce qui favorise sa présence et sa relation au plateau. La direction de Fayçal Karoui, très attentive à chacun, impulse toute la dynamique attendue, et le résultat serait parfaitement convaincant si les solistes, concertants (la flûte associée au basson, le hautbois, le violoncelle, le violon) n’étaient noyés dans l’ensemble. Les cordes, trop nombreuses, et le placement des bois en fond ne contribuent pas à leur écoute. Cors et trompettes, ajoutées au finale, sonnent comme il se doit.

Malgré les conditions imprévisibles de la traversée, l’équipe a conduit le vaisseau au port, et la satisfaction est unanime. On aurait seulement aimé que le public ait été plus nombreux. La curiosité des auditeurs présents aura été justement récompensée.

 

 

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