Comment avez-vous découvert le Concours international des Grandes Voix d’Opéra d’Afrique ?
J’avais bien sûr déjà entendu parler de ce concours, comme beaucoup de monde, mais plutôt de loin. Puis j’ai eu l’occasion de croiser à plusieurs reprises Patricia Djomseu dans des concerts ou d’autres événements. Cette année, en nous retrouvant lors de la Nuit de la Voix de la Fondation Orange, elle m’a proposé de présider le jury de cette 5e édition — et j’ai accepté avec une grande joie, d’autant que c’est la première fois que je suis président d’un jury.
Pourquoi cet enthousiasme ?
Alors, cela va peut-être vous sembler un peu étrange, mais j’adore les concours — enfin, surtout de l’extérieur Les vivre en tant que candidat, beaucoup moins ! Je n’en ai d’ailleurs pas fait beaucoup dans ma carrière : le concours d’entrée quand j’étais violoniste, puis celui du Conservatoire de région de Paris, à 19 ans, pour intégrer la classe de chant baroque. Voilà en résumé mon expérience personnelle.
Si j’aime les concours, ce n’est pas tant pour l’idée de compétition que pour la possibilité de découvrir des voix, de nouvelles personnalités, et peut-être, parmi eux, les grands artistes de demain.
Il y a aussi une autre dimension qui me touche particulièrement. J’ai le sentiment que ce concours a une vraie mission : encourager et valoriser la pratique de l’opéra en Afrique. Des voix d’opéra, il y en a partout dans le monde. Mais un concours comme celui-ci peut avoir un impact encore plus fort en inspirant de jeunes chanteurs africains à se lancer dans l’aventure lyrique.
Je le constate d’ailleurs dans mon Académie : il y a aujourd’hui énormément de jeunes musiciens et de jeunes chanteurs qui rêvent de faire de l’Opéra leur métier. Et on observe un développement formidable de voix en provenance d’horizons très divers — d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud. L’Opéra est devenu profondément international.
Vous pensez vraiment qu’il y a plus de vocations lyriques de nos jours ?
Je ne dirais pas forcément qu’il y a plus de vocations. Mais selon moi, les jeunes aujourd’hui préfèrent vivre de leur passion, même si cela implique des difficultés financières ou d’autres contraintes. Il s’agit d’un mouvement général : entre un job alimentaire et un travail moins rémunéré mais plus épanouissant, beaucoup n’hésitent pas. Les jeunes qui ont découvert la musique classique tôt et qui aiment le chant veulent vraiment se lancer dans cette aventure. Et il y a de nombreuses voies possibles : devenir chanteur lyrique, intégrer une chorale ou un grand chœur professionnel, ou même devenir professeur pour transmettre aux débutants. Les débouchés sont multiples.
Cela dit, se lancer dans une carrière de chanteur me semble plus difficile maintenant qu’à mon époque. Pour être honnête, il me serait sans doute aujourd’hui moins simple et moins rapide de commencer ma carrière de contre-ténor qu’il y a vingt‑cinq ans. Le passage entre le conservatoire et la profession était alors plus perméable ; les premiers engagements, que ce soit dans des festivals, des productions ou des concerts, venaient plus rapidement.
C’est la raison pour laquelle les concours sont si importants : ils permettent de se faire entendre, que ce soit par le jury, par le public ou par les agents.
Oui, et plus particulièrement ce Concours des Voix d’Afrique. Depuis la création de mon Académie, je me dis que plus il y aura de diversité sur scène — diversité de parcours, d’origines — plus le public lui-même sera diversifié. C’est pourquoi un chanteur d’opéra ou un artiste classique ne peut pas se contenter de faire son métier le mieux possible : il lui faut aussi consacrer une partie de son temps à essayer de toucher un public plus large. C’est, je trouve, une composante de l’ADN du musicien classique.
Justement, voyez-vous des passerelles possibles entre votre Académie et les jeunes talents révélés par le Concours international des Voix d’Afrique ?
La passerelle la plus directe pour un lauréat est de se présenter à l’Académie. Lors du Concours, peut être aurai-je un ou plusieurs coups de cœur que j’inciterai très vivement à tenter l’Académie l’année prochaine. On peut aussi envisager des mises en relation par exemple avec des pianistes qui souhaiteraient rencontrer d’autres chanteurs.
La question de la diversité entre-t-elle en compte dans votre sélection d’Académiciens ?
La diversité est évidemment un enjeu très important à l’Académie, en particulier pour les jeunes enfants. Je tiens à le préciser, car certains pensent que l’Académie s’adresse uniquement à de jeunes talents semi-professionnels ou destinés à une carrière professionnelle. En réalité, l’action dont nous sommes le plus fiers concerne les enfants. Nous mettons un accent particulier sur ceux qui sont éloignés de la pratique culturelle. Il s’agit d’un véritable projet social.
Nous sommes convaincus qu’il faut commencer dès le plus jeune âge. Chacun a, à un moment donné, appuyé sur une touche de piano pour la première fois, produit un son à la voix ou tiré un archet. À l’Académie, quinze professeurs se consacrent à transmettre les bases de la musique à ces enfants.
Pour ce qui concerne les jeunes talents, la sélection se fait avant tout sur le mérite. La mixité y est souhaitée, mais nous privilégions surtout les candidats capables de progresser et de recevoir nos conseils. La diversité se manifeste d’ailleurs de plus en plus naturellement.
Je viens moi-même de la banlieue parisienne, mes parents étaient de classe moyenne et n’avaient jamais pratiqué la musique classique. C’est un professeur de collège qui a suggéré à mes parents, en sixième, que je devrais intégrer le Conservatoire. Heureusement, ils ont accepté. Mais nous avons vite réalisé qu’il existait des obstacles : le coût des instruments, l’accès à l’enseignement…
C’est pourquoi nous travaillons à promouvoir cette diversité dès le plus jeune âge. Notre plus grand souhait serait de voir un élève issu de ce programme pour les enfants rejoindre, quelques années plus tard, le programme destiné aux jeunes professionnels. Ce serait, à nos yeux, le plus beau témoignage de la réussite de notre action.
© Academie Philippe Jaroussky
Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux candidats de cette nouvelle édition du Concours international des Voix d’Afrique ?
Je leur conseillerai d’abord d’aller chercher ce petit supplément qui va faire la différence. Cela peut paraître surprenant, mais lorsque, par exemple, à l’Académie, j’entends une mezzo proposer l’air de L’Heure espagnole de Ravel, puis celui de Dorabella, il peut y avoir un léger a priori. Ce sont de très beaux airs, bien sûr, mais aussi des œuvres que l’on entend très souvent.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas les chanter. Simplement, il faut savoir se démarquer. Si trois mezzos présentent ces mêmes airs et que l’une d’elles les interprète avec une personnalité, une musicalité ou une intensité particulière, cela peut tout à fait faire la différence. Mais, d’une manière générale, il est important de réfléchir à ce que l’on propose. Il faut faire preuve d’intelligence artistique, développer des projets personnels, cultiver sa curiosité. Le baroque, on le voit bien, reste un terrain très fertile pour débuter, y compris pour de grandes voix. S’intéresser à la musique contemporaine peut aussi constituer une véritable porte d’entrée dans le métier.
Proposer un air d’opéra contemporain lors d‘un concours serait une bonne idée selon vous…
La stratégie peut être pertinente à condition qu’elle soit sincère. Cela fonctionne lorsque l’artiste a un véritable engagement envers ce répertoire, une affinité profonde. Dans ces cas-là, c’est souvent très convaincant. Le jury peut découvrir une œuvre, et les pièces contemporaines possèdent souvent une forte dimension théâtrale, qui permet de révéler de vraies qualités d’interprétation.
Il s’agit donc d’être stratégique sans être artificiel : diversifier son répertoire, affiner ses spécificités, travailler ses points faibles, mais surtout mettre en valeur ce qui fait son identité. L’idéal est qu’en vous écoutant, le jury puisse se dire : « Je l’imagine très bien dans tel ou tel rôle. »
Reste le trac. Comment le gérer ?
Le trac peut provoquer des réactions très différentes selon les personnes. Il y a le candidat qui, sous l’effet du stress, se referme complètement. Il n’incarne plus, il n’ose plus aller au bout de ce qu’il avait préparé. Il en fait moins que prévu, perd en énergie, et peut rater des choses qu’il réussissait parfaitement dans d’autres conditions. Et puis il y a l’effet inverse : celui qui en fait trop, qui ajoute du théâtre, accentue l’expression au dernier moment, force certains accents, comme s’il cherchait à compenser le trac par une surenchère d’effets. En réalité, ce qui est difficile en audition, c’est de rester centré et de proposer simplement l’aboutissement de son travail. Ni plus, ni moins. Et cela, ça s’apprend. On apprend à gérer les auditions en les vivant.
Apprendre par exemple à gérer son regard est essentiel. Beaucoup de candidats ne savent pas où poser les yeux. Certains fixent un membre du jury sans le lâcher — et c’est extrêmement gênant. Mieux vaut choisir un point dans la salle, légèrement au-delà du jury, pour ne pas se laisser submerger par leur regard.
Fixer un point, raconter une histoire, rester fidèle à ce que l’on a préparé. Il faut de la solidité. Ce n’est pas simple. Il y a aussi des artistes qui ne sont pas à l’aise en audition mais qui, en situation de spectacle, sont totalement transformés. C’est pour cela que, personnellement, j’essaie toujours de mettre les candidats à l’aise. Certains préfèrent qu’il n’y ait aucune interaction entre le jury et le candidat, mais moi, j’aime bien les saluer, leur redemander ce qu’ils vont chanter, créer un climat plus humain. Parce que si le candidat se sent en confiance, je peux aussi mieux percevoir tout ce dont il est capable.
Je dis souvent aux chanteurs de l’Académie de ne surtout pas se décourager trop vite. Il m’est arrivé de ne pas retenir certaines voix, non pas parce qu’elles n’étaient pas prêtes pour le métier, mais simplement parce que je ne ressentais pas d’affinité particulière — que ce soit dans la manière de travailler, dans le choix du répertoire ou parfois même dans certaines personnalités. Cela ne veut absolument pas dire que ces artistes n’ont pas leur place ailleurs. Ce n’est pas parce qu’on ne convainc pas un membre du jury qu’on ne convaincra pas un autre, dans une autre audition.
Il faut donc persévérer. Se présenter à un concours, c’est aussi se présenter soi-même. Il est essentiel de proposer un programme qui vous ressemble et qui correspond réellement à ce que vous aimez défendre.
> Plus d’informations sur le Concours des Voix d’Afrique (programme, horaires, billetterie…)
© Academie Philippe Jaroussky

