Un Berlioz dérangeant, écrit à l'oreille

Berlioz, Baden-Baden - un opéra plutôt comique

Par Yvan Beuvard | lun 22 Avril 2019 | Imprimer

La fascination qu’exerce la musique de Berlioz sur les pré-adolescents mériterait d’être étudiée. Gilbert Amy me confiait, il y a quelques mois, que l’écoute de la Symphonie fantastique, alors qu’il n’était qu’un gamin, avait décidé de sa vie, de sa vocation. Vincent Nordon est de ceux-là. Avant tout réalisateur, scénariste et écrivain, mais aussi figure de l’intellectuel passionné, essayiste dont le champ de vision, et la profondeur font de chacun de ses propos matière à réflexion, l’auteur inscrit cet ouvrage singulier dans le prolongement de « Berlioz-correspondances » (Consortium de Dijon) et de la réalisation de « Bible-Berlioz, linéaments d’un Berlioz » (2015).

Le réalisateur connaît ses classiques et les références, toniques, sont nombreuses. Imprégné de culture cinématographique, Vincent Nordon adopte le style, la langue musicale de Berlioz, avec son rythme, ses ruptures délibérées, proches du montage de film. « Procédé abrégé », le « style télégraphique de l’âme » (Peter Altenberg), ainsi est écrit ce « Berlioz-livre ».

La lecture est aisée, passionnante par ses rapprochements, ses relations inattendues. On est saisi. Sous son apparente improvisation, spontanéité ou désinvolture, c’est le fruit mûr d’un long compagnonnage avec Hector l’Isérois. « Journal d’une vieille passion »… , déclaration d’amour – même si l’auteur se défend de toute sympathie à l’endroit d’Hector plus que monographie, il nous livre ici « un essai non transformé, un lancer de balle très aventureux » . Sa méthode : « défricher, comparer. Même ce qui n’est pas comparable. Accumuler les comparaisons. Les faire décanter. Recueillir le suc ». Proprement habité par Berlioz, Vincent Nordon revendique la démence, au sens de la « phantasie » germanique.

Cette approche singulière de la personnalité de Berlioz et de son œuvre nous vaut un ouvrage inclassable, dérangeant, déroutant, passionnant. L’auteur assume ses limites, ses partis-pris, ses erreurs, ses mensonges-vrais. Il réfute la narration linéaire, enchaîne des réflexions, des images, des aphorismes, des maximes, sentences, propositions, et cultive les ruptures. La rédaction, elliptique, souvent lapidaire, non structurée, parfois délibérément répétitive, proche à l’occasion de l’écriture automatique, provoque des associations qui n’étaient pas recherchées, ouvrant la voie à des idées inattendues, stimulantes, provocatrices, décapantes. L’humour, la dérision, le sarcasme émaillent ponctuellement le propos, toujours fructueux. On adhère, on sourit, on réfute ou on crie, on s’enflamme pour telle ou telle proposition. Comment rester indifférent ?

La référence « Berlioz, Baden-Baden », qui ouvre le titre, s’achève par celle à Boulez.  Ne manque que le 29 mai 1968, où De Gaulle fuit la révolte pour la ville d’eau où il retrouve Massu. Elle est suivie de la mention « un opéra plutôt comique ». La formule, claire si l’on fait référence à Béatrice et Bénédict, concerne ici la vie de Berlioz, dont le théâtre qu’il se joue comme celui qu’il compose sont les fils conducteurs d’une existence flamboyante et dérisoire. Une part importante des propos concerne l’inspiration, la voix, le chant, les ouvrages lyriques berlioziens. Il y est question de chant, des mélodies, des cantates, des œuvres vocales, des Troyens, de Béatrice et Bénédict, de mise en scène, sujets toujours abordés de façon surprenante, souvent en filigrane.

On ne sait que choisir pour donner une idée au lecteur de cette caverne d’Ali Baba tant ses trésors abondent. Comment résister au plaisir de partager cette phrase, prise entre cent ? « Faut-il avoir peu d’oreille pour confondre Berlioz et la musique du XIXe siècle ! Berlioz a tenté, échoué, brûlé ses vaisseaux. Là n’est pas la question. La traversée fut réussie. Nouvel Enée, nouveau René, faux romantique et vrai mystique, Berlioz invente ce qu’on ne percevra bien qu’en ce milieu du XXe siècle : la prophétie. Wagner a tenu boutique et Berlioz la Parole » (p.141).

Il faut lire et relire Vincent Nordon.

 

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