Chanter comme Federer joue au tennis ?

La voix en confort

Par Jean-Philippe Thiellay | mar 05 Juillet 2011 | Imprimer
Y a-t-il besoin, pour piloter une Formule 1, d’être un expert en mécanique ? D’avoir fait des études de balistique pour gagner Roland-Garros ? Sans doute non… mais pour bien chanter, ou pour réparer les dégâts d’expériences douloureuses, comprendre les mécanismes qui conduisent à produire du son est indéniablement d’une grande aide. Le petit ouvrage de Marc Dubois, orthophoniste, chanteur amateur, chef de chœur et chargé d’enseignement à IUFM de Lorraine, est extrêmement intéressant, moins sans doute pour les explications purement mécaniques que pour le message essentiel qu’il réussit à faire passer, dans une langue très agréable ce qui ne gâte rien.
 
On trouvera des indications très concrètes sur les mécanismes de production du son, depuis les méthodes respiratoires jusqu’au fonctionnement des cordes vocales – pardon, du sphincter constitué par les muscles vocaux improprement baptisés « cordes » selon l’auteur – et des résonateurs. On sait gré à Marc Dubois d’exposer dans des termes limpides le fonctionnement de cet instrument magique que nous avons tous en nous, mais aussi la différence entre la voix de tête et la voix de poitrine ou encore ce qui fait la richesse des harmoniques. Pour tout amateur d’opéra et de voix en général, voix de théâtre compris, ces données constituent le b-a ba qui permet d’apprécier et de comprendre ce que l’on entend.
 
Mais l’intérêt du livre est ailleurs. Le message, marqué dès le titre qui insiste sur la notion de confort, nous paraît extrêmement important : chanter ne doit pas, ne doit jamais être un effort. Bien entendu, il ne s’agit pas de dire que chanter Siegfried est une promenade de santé à la portée de tout un chacun. Mais, dans l’émission du son, dans le geste vocal, tout doit se passer dans la souplesse, la facilité et non dans la tension, où qu’elle réside. Pour reprendre une comparaison tennistique, si le style de Roger Federer est remarquable, ce n’est pas par des efforts de bûcherons, mais au contraire par sa limpidité, sa fluidité, son absence d’à-coup, son relâchement… et par son efficacité aussi. Pour un artiste lyrique, la leçon est à méditer : les coups de glotte, les attaques brutales, les tensions sont à proscrire au risque d’abimer l’instrument que constitue le corps même. Le chanteur, avec sa partition, n’est jamais face à un obstacle à franchir par la force, la volonté, l’effort. Tout est dans un équilibre fonctionnel qui met en jeu l’ensemble du corps du chanteur, de la pointe des pieds jusqu’à la racine des cheveux. Et là réside la difficulté, immense, que seule une concentration extrême permet de surmonter… Là réside aussi le risque d’être placé entre les mains de pédagogues dangereux…
 
Pour l’apprentissage, Marc Dubois insiste beaucoup sur la notion de somesthésie, c’est-à-dire sur l’ensemble des sensations corporelles qui doivent guider le chanteur, et notamment les sensations de posture, de tension, de bien-être ou… de douleur. Ces sensations sont de bien meilleurs guides que l’oreille, trompeuse, qui peut inciter à « fabriquer du son » plus qu’à le construire dans le respect de l’instrument en se guidant à la sensation. Cette confiance dans les sensations est telle que Dubois raconte qu’un accordeur de piano, devenu sourd, avait pu continuer son activité en se fiant uniquement à ce qu’il ressentait au contact du piano. Pour le pédagogue, ce passage obligé par la sensation impose dans sa communication avec l’élève un recours systématique à l’imagination qui peut le guider (« la patate chaude dans la bouche », « l’image du pantin »…). Souvent, ces mots sont plus efficaces que les conseils purement anatomiques (« soulève le diaphragme ! »).
 
Outre un lexique et une bibliographie très utiles, Marc Dubois propose une série d’exercices décrits sommairement (des schémas auraient été bienvenus…) dont il n’est pas certain que le néophyte puisse se saisir seul. Il reste que, pour le chanteur amateur, pour le spectateur qui veut « soulever le capot » et découvrir une partie, une toute petite partie du mystère de la voix, mais plus largement pour tous ceux qui ont un intérêt, personnel ou professionnel, pour la voix, ce petit ouvrage est à recommander vivement. Dommage que les éditions Symétrie, si utiles, indispensables même, dans le paysage éditorial français, n’aient pu le proposer à un prix plus raisonnable.
 
Jean-Philippe Thiellay

 

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