Clairement sommaires

L'Opéra / La Musique classique en clair

Par Jean-Philippe Thiellay | dim 20 Juin 2010 | Imprimer
Après avoir consacré un ouvrage de vulgarisation à douze « Operas mythiques », la maison Ellipses inscrit à son catalogue deux nouveaux titres dans sa collection, baptisée « En clair », qui accueillait déjà des présentations, en vrac, de … l’atome, du capitalisme, du droit du travail, de la justice et de la Bible. On y trouvera désormais ces deux espèces de Que-sais-je ? façon Ellipses, consacrés à la musique classique en général et à l’opéra en particulier.
 
Elisabeth Brisson, professeur d’histoire auteur de l’ouvrage précité déjà chroniqué dans ces colonnes, réussit le tour de force de présenter tout ce que l’honnête homme peut rechercher sur la musique classique quelles que soient ses motivations : faire illusion dans les dîners en ville, préparer une épreuve de culture générale d’un concours ou chercher sincèrement à s’immerger dans ce monde fabuleux… Cela fait déjà pas mal de lecteurs potentiels ! Voulez vous savoir en peu de mots ce qui différencie les modes majeurs et mineurs ? A quoi correspondent les notes c, d, e, f, g, a, b, c par rapport à nos do, ré, mi etc…? Les définitions des principaux modes musicaux ? Les réponses s’y trouvent, clairement exposées, en particulier dans un glossaire habile, à défaut d’index.
 
Le premier quart de l’ouvrage, consacré à l’histoire de la musique occidentale, est habile et met en perspective la construction par sédimentation de ce patrimoine de l’humanité. Certes, on regrettera quelques imprécisions (la Traviata n’a pas été diffusée à la gare de Zurich en 2008 mais réalisée dans ce lieu improbable) ou oublis curieux (parler de Wagner sans le mot Ring est une performance et aucun nom de compositeur postérieur à 1945 n’est mentionné (p. 33). Mais pour l’essentiel, l’ouvrage est précieux par son caractère polymorphe. Evoquant aussi bien les mythes autour de la musique, les définitions fondamentales, les liens de la musique et de la littérature ou encore les modes actuels de diffusion de la musique, c’est un tour de force, qu’il faut saluer.
 
L’ouvrage consacré à l’opéra appelle des éloges moindres. Ouvrir ces huit chapitres ambitieux par la dénonciation d’idées reçues est une attaque plutôt maline, d’autant plus lorsqu’elle est rédigée de manière habile. En revanche, commencer par démonter « il faut toujours crier bravo » et dénoncer les puristes qui hurlent « brava » ou « bravi » ressemble à du Gérard Mortier dans le texte attaquant les aficionados. Non, l’opéra n’est effectivement pas réservé aux puristes. Mais pourquoi commencer cet ouvrage par une telle agression?
 
La description des différents genres donne certaines clefs, y compris dans des domaines moins attendus comme l’opéra rock ou même l’opéra punk. Dans la présentation des compositeurs principaux ayant écrit les plus belles pages de l’opéra, on pourra ici et là pinailler sur telle ou telle mention (Mozart serait le premier à avoir composé des airs pour ténor ? Aucune indication sur la retraite de Rossini après Guillaume Tell…) ou, surtout, critiquer certains oublis impardonnables (Il Trittico ou La Rondine pucciniens passés sous silence), avant de saluer les paragraphes très intéressants consacrés à l’opéra russe ou d’Europe centrale, ainsi que le bon niveau d’informations sur l’opéra contemporain, y compris par de nombreuses allusions aux créations parisiennes.
 
Le chapitre IV, consacré à 25 œuvres analysées en une page, avec le synopsis et quelques brèves indications musicales (parfois surprenantes : La bohème ressemblerait à Falstaff (p. 123, soit !), présente les faiblesses inhérentes à l’exercice, outre le principe même de la sélection. On attendrait au minimum quelques indications discographiques. Les chapitres consacrés aux métiers de l’opéra intéresseront ceux qui veulent savoir ce qui se passe derrière le rideau, comme dans la fosse.
 
Quant à « la voix » (chap.6), on attendrait davantage d’informations sur la formation des sons, quelques éléments de technique vocale qui répondront aux questions les plus évidentes (les résonateurs, le diaphragme semblent inconnus tandis que les « cordes vocales » sont tout simplement absentes…), plutôt que l’espèce d’annuaire sans intérêt listant, en sept pages, « quelques grandes voix ». Présenter les uns et les autres en trois lignes était une gageure ; l’exercice est raté (on y lit qu’une des caractéristiques essentielles de Montserrat Caballe est d’avoir abordé Wagner (!), que Nicolai Gedda est « légendaire » (ce qui est vrai… ni plus ni moins que les autres collègues cités), que Jon Vickers a chanté « presque tout le répertoire du XXe siècle » et que « Villazon possède une grande discographie »). Passons… Les dernières pages consacrées à la mise en scène sont plus pertinentes, avec de solides références littéraires. Celles sur la diffusion, par les théâtres, par les festivals ou par Internet, pêchent par leur caractère extrêmement incomplet.
 
Au final, on ne peut que se demander quel est le drôle de pari de l’éditeur : proposer un précis sur l’opéra ? Sûrement pas. Ouvrage de vulgarisation ? Pas davantage, en particulier en l’absence de toute iconographie attirante qui rend préférable, par exemple, le guide paru aux éditions Grund (Alan Riding et Leslie Dunton-Downer). Entre Piotr Kaminski, Kobbé et l’opéra pour les nuls, la voie est étroite.
 
Jean-Philippe THIELLAY
 
 

 

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