En chantant

Aspects de la mélodie française

Par Jean-Philippe Thiellay | sam 07 Mars 2009 | Imprimer
A l’occasion du troisième Concours international de musique de chambre de Lyon, consacré au duo voix et piano dans le répertoire du lied et de la mélodie, qui s’est tenu au printemps 2006, une journée d’études sur la mélodie française a permis d’évoquer des facettes peu connues de cet univers au croisement de la poésie, de la musique de salon et d’autres influences que les différents auteurs ont mis en lumière. Les actes de ce colloque – où l’on trouve par ailleurs, de manière plus anecdotique la composition du jury du concours et ses lauréats (1) - sont désormais publiés aux Editions Symétrie et c’est à une plongée passionnante dans l’univers de la mélodie française que les différents contributeurs nous convient. Leurs textes sont à la fois extrêmement documentés, techniquement précis, illustrés d’exemples musicaux reproduits dans le corps du texte, et d’une clarté accessible au non spécialiste.
Que le lecteur ne cherche pas dans cet ouvrage une présentation exhaustive ou raisonnée de la mélodie française : il s’agit plutôt de coups de projecteurs sur tel compositeur (voir les articles sur Gounod, Charpentier et Enesco, ou sur le musicien lyonnais moins connu Ennemond Trillat (1890-1980), sur tel poète (« René Chalupt et ses musiciens »), sur un cycle particulier (Biondina de Gounod) ou sur un poème mis en musique par trois compositeurs différents à trois époques distinctes (« Recueillement » des Fleurs du Mal).
Dans le détail, on a particulièrement apprécié l’analyse proposée par Isabelle Bretaudeau, musicologue et professeur à l’Université Lumière-Lyon II, du cycle « Biondina » de Gounod, composé sur des poèmes de Giuseppe Zaffirà et enregistré, entre autres, par Dame Felicity Lott, Anthony Rolfe Johnson, Ann Murray et le pianiste Graham Johnson chez Hyperion. Les différentes influences dont s’est nourri le grand Charles sont bien mises en valeur, depuis la musique italienne et le bel canto, héritage de son passage à la villa Medicis, jusqu’à l’opéra verdien. Ces douze pièces, d’une forte cohérence esthétique, illustrent ainsi, selon I. Bretaudeau, une esthétique bien française, habilement mêlée « d’un retour fondamental auprès [des] dilections romaines » de Gounod.
Françoise Andrieux propose une analyse de la démarche qui a guidé Gustave Charpentier dans la composition de la vingtaine de mélodies, échelonnée entre 1885 et 1896. Pour elle, l’auteur de Louise cherchait avant tout… la célébrité, y compris dans le contexte de la saine émulation existant avec Debussy, stimulée par le maître Massenet. Charpentier, Montmartrois d’adoption, n’a eu au demeurant guère de difficultés, selon l’auteur, pour démontrer son ouverture aux courants symbolistes de la fin du siècle et exploiter ses « sentiments simples et sincères » (p. 79). F. Andrieux illustre sa thèse par des exemples musicaux pris dans Les chevaux de bois, composés sur un texte de Verlaine. Denis Le Touzé propose une démarche comparable à propos de « La rencontre esthétique Verlaine-Debussy dans les Ariettes oubliées ». Muriel Joubert, quant à elle, dissèque « Recueillement », en partant du texte et en mettant en lumière le regard que trois compositeurs, Debussy justement (1862-1918), Louis Vierne (1870-1937) et le jeune compositeur Jean-Yves Malmasson (né en 1963), actuellement chef de l’orchestre symphonique des Yvelines. Des tableaux extrêmement clairs complètent l’analyse, vers par vers et ne manque qu’une chose pour compléter cette lecture, un rien ésotérique : un CD en appui !
La dernière contribution au colloque ne manque pas d’originalité : Georges Escoffier brosse le portrait du patriciat lyonnais de la Belle époque et de ses pratiques musicales. Que jouait-on dans les salons des maisons bourgeoises, au cours de concerts privés ou de charité ? Quelles pièces donnaient les élèves d’un cours de chant privé du 6e arrondissement de la ville ? Malgré les difficultés méthodologiques liées à un corpus très imparfait, l’auteur parvient à quelques conclusions instructives, notamment quant à la diversité des genres musicaux abordés dans ces concerts, oratorio, chœurs, airs d’opéra et mélodie, qui prédomine toutefois assez nettement, et à la reconnaissance, très rapide, des valeurs sûres (entre 1896 et 1909, dominent Fauré, Massenet, Saint-Saëns, Schumann, Haendel…) et la méconnaissance très surprenante d’autres (Schubert, Rossini, Mozart…).
Au final, cet ouvrage ravira les amoureux de la mélodie française et constituera un outil de travail de ceux qui veulent approfondir leur connaissance des œuvres et compositeurs cités. On laisse deviner une possible nouvelle édition d’une manifestation de ce genre autour du Lied… le lecteur se frotte les mains d’avance.
 
 
 
 
 
Jean-Philippe THIELLAY
 
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(1) Pour mémoire, le jury (Dalton Baldwin, Christian Ivaldi, Tom Krause, Françoise Pollet, Charlotte Margiono, Michel Sénéchal, Carolyn Watkinson) avait distingué Yumiko Tanimura, soprano (Japon), premier prix de la ville de Lyon et prix SACEM pour le meilleur programme de finale ; Lini Gong, soprano (Chine), deuxième prix SPEDIDAM ex aequo ; Anaïk Morel, mezzo-soprano (France), deuxième prix SPEDIDAM ex aequo et prix ADAMI du public ;Erika Escriba, soprano (Espagne), troisième prix du conseil général du Rhône et prix de la presse ; Nicole Taylor, soprano (Etats-Unis), coup de cœur Bayer Cropscience. Un podium uniquement féminin !
 
 
 

 

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