Le sacre du monstre

Ewa Podleś, contralto assoluto

Par Christophe Rizoud | ven 30 Janvier 2015 | Imprimer

Il y a du Miss Marple en Brigitte Cormier. Au début des années 2000, cette fidèle collaboratrice de forumopera.com découvre sur scène Ewa Podleś et, fascinée, s'interroge sur le pouvoir de fascination de cette voix de contralto « agile à l'extrême, irisée, sinueuse, immense, sachant se faire impérieuse, poignante, enjôleuse, hilarante », de son propre avis, largement partagé par d'éminents spécialistes. « Avec son instrument évoluant entre graves abyssaux et aigus vertigineux, la chanteuse possède le pouvoir de rendre les auditeurs fous » écrit le critique russe Andriej Kripin tandis qu'en France, Christian Merlin s'enthousiasme : « l'une des plus grands artistes de notre temps, scandaleusement ignorée par les maisons de disques et les grandes scènes [...] La profondeur rauque de ce timbre inouï est unique ». Cette interrogation liminaire motive une enquête menée pendant près de dix années avec une opiniâtreté qui frôle l'obstination. De la Pologne natale aux vastes contrées canadiennes propices « aux audacieux en quête de liberté », en passant par l'Espagne, l'Italie, la France ou les États-Unis, l'auteure accumule les témoignages, de proches, de chanteurs, de chefs d'orchestre, de metteurs en scène, d'admirateurs, de l'intéressée elle-même qui consent à lui ouvrir ses archives. Après avoir passé des journées à épouiller des cartons de documents, le puzzle prend forme. La masse d'informations classée, filtrée, disséquée, mastiquée, digérée donne lieu à un ouvrage biographique de plus de 350 pages publié aujourd'hui par Symétrie, maison d'édition à laquelle  il faudra un jour envisager d'élever une statue pour bons et loyaux services rendus à la musique classique.

S'agissant d'un livre rédigé par plus qu'une consœur, une amie, l'objectivité de notre opinion peut être mise en cause, à juste titre. Bien que n'ayant pas cédé à la tentation des sentiments, nous devons, pour ne pas être taxé de favoritisme, tempérer l'expression du plaisir que nous avons eu à parcourir cette dizaine de chapitres organisés géographiquement, des débuts polonais jusqu'à la conquête de l'Amérique du Nord. Que la vie d' Ewa Podleś, racontée de manière à satisfaire tous les publics, profanes ou avertis, se lise comme un roman ne surprendra aucun de ceux qui ont vécu l'expérience de ce chant dionysiaque, ainsi qu'aime à le qualifier son compagnon, le pianiste Jerzy Marchwinski pour lequel « il existe deux grandes catégories de chanteurs : ceux qui s'attachent à la perfection vocale et ceux qui fondent l'art du chant sur la dramaturgie [...] Joan Sutherland et Maria Callas, autrement dit Apollon et Dionysos faits femme ».

Au fil d'un récit épique, la personnalité intraitable de la cantatrice polonaise se prête de plus ou moins bon gré à la variété des rôles qu'elle interprète – de Rinaldo à Azucena –, aux artistes qu'elle rencontre, aux scènes qu'elle enflamme. Émaillées d'anecdotes, ses pérégrinations héroïques aident aussi à dessiner le paysage lyrique mondial de ces trente dernières années : l'avènement des metteurs en scènes, le diktat du marketing, la renaissance baroque et rossinienne avec ses implications vocales. Autant de phénomènes dont Ewa Podleś n'a peut-être pas su tirer le profit qu'elle aurait pu, contrairement à certaines de ses consœurs, Cécilia Bartoli en tête. Pourquoi ? Ce serait mal connaître Brigitte Cormier que d'espérer une réponse. Au lecteur d'échafauder ses propres hypothèses à partir des multiples indices habilement glissés dans chaque chapitre.

« Madame de La Haltière dans Cendrillon ou L'Opinion Publique dans Orphée aux enfers, Polinesso dans Ariodante ou La Haine dans Armide... Je m'aperçois avec stupeur que je n'ai vu Ewa qu'en monstre » s'étonne auparavant Marc Minkowski dans une préface louangeuse où le chef d'orchestre regrette de n'avoir jamais pu concrétiser avec Ewa Podleś le projet plusieurs fois caressé d'une Semiramide. Monstre oui, mais – cette biographie l'atteste – monstre sacré.

 

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