Un Indispensable qui porte bien son nom

Guide de l'opéra russe

Par Laurent Bury | lun 15 Mai 2017 | Imprimer

Vous prévoyez d’aller voir la reprise de Cœur de chien de Raskatov, présenté jusqu’au 5 mai à l’opéra d’Amsterdam ? Après La Fille de neige à Bastille, vous allez applaudir Sadko en juin à Gand et vous voudriez tout savoir sur Rimski-Korsakov ?  Fayard a pensé à vous, et André Lischke, déjà auteur de tant d’ouvrages essentiels sur la musique russe, revient ce printemps avec un Guide de l’opéra russe, grâce auquel il ne sera plus possible de ne pas se préparer à la découverte de ces œuvres encore trop peu données en Occident. A titre d’exemple, qui a jamais entendu parler de L’Histoire d’un homme véritable, ultime opéra de Prokofiev, créé en 1948 en concert, et seulement en 1960 pour la version scénique ? De cette histoire d’un aviateur amputé des deux pieds qui retourne au combat après avoir réappris à marcher avec ses prothèses, André Lischke nous dit néanmoins que l’œuvre est « difficilement écoutable dans sa totalité ». Il pourrait en revanche être divertissant de voir un jour Les Preux, parodie de grand opéra réalisée par Borodine, créé au Bolchoï en 1867, collage d’airs du répertoire franco-italien reliés par des raccords dus au compositeur. C’est aussi ce genre de découvertes (encore bien plus nombreuses dès qu’on aborde des compositeurs moins connus) que permet ce guide divisé en neuf grands chapitres chronologiques.

Excluant les œuvres d’Araja ou de Raupach dont Cecilia Bartoli a récemment enregistré des extraits (même sur des livrets en russe, il ne s’agit pas d’opéras russes au sens strict), André Lischke fait démarrer son parcours en 1779, avec Le Meunier de Sokolovski. On apprend en le lisant qu’il y eut un opéra romantique russe avant Glinka (le meilleur titre en est peut-être Le Tombeau d’Askold, de Verstovski, créé en 1835), et il serait grand temps que l’on joue hors de Russie les opéras de Dargomijski et de Sérov (ici classés dans les « Transitions essentielles » avant les grands génies de leur siècle). Le découpage en chapitres étonne parfois : après avoir regroupé Anton Rubinstein et César Cui (« La Russie occidentaliste »), l’ouvrage présente sous le sous-titre « Au plus haut » une sorte de groupe des Cinq qui ne se superpose que partiellement à celui qui porte habituellement ce nom : Rimski, Moussorgski et Borodine, certes, mais ici rejoints par Tchaïkovski et, plus étonnant, Napravnik, le chef tchèque qui officiait au Mariinski, dont les quatre opéras « méritent tout de même quelques mentions » (même si Doubrovski est le seul qui gagnerait, selon André Lischke, à être tiré de l’oubli).

Pour les principaux opéras, le livre fournit Histoire de la composition, Synopsis, Profil des rôles, Commentaire musical, et Disco/vidéographie. « Tous nos commentaires musicaux sont personnels, et ont été effectués à partir d’écoutes réitérées, dans le cas d’enregistrements existants, sur disque ou en ligne, et dans la mesure du possible avec lecture des partitions d’orchestre ou, à défaut, de celles pour piano et chant ». C’est ce qui fait tout le prix de cet ouvrage, qui ne se contente pas comme tant d’autres de recopier les jugements de ses prédécesseurs. On savourera aussi le talent de conteur d’André Lischke, et son style, notamment dans la grande introduction où il brosse un tableau de l’opéra russe à travers ses compositeurs, ses librettistes et ses interprètes, sans jamais mâcher ses mots, notamment sur le travail de Rimski-Korsakov sur les partitions de Moussorgski et de Borodine, ou sur « Le trafiquage des livrets pendant la période soviétique ».

Au terme de cette somme, avec une modestie qui lui fait honneur, André Lischke évoque les points qu’il n’a pas pu traiter, et notamment l’immense domaine de l’opéra soviétique non russe, « les opéras azerbaïdjanais, arméniens, bachkirs, biélorusses, bouriates, géorgiens, kazakhs, kirghizes, lettons, lituaniens, moldaves, tadjiks, tatars, turkmènes, ouzbeks, ukrainien, estoniens, yakoutes »…

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