Priez pour sa chapelle

La Dramaturgie devant l'histoire. La figure de Jeanne d'Arc dans l'opéra et l'oratorio européens depuis 1938

Par Laurent Bury | mer 30 Janvier 2019 | Imprimer

Que Jeanne d’Arc ait inspiré plusieurs œuvres lyriques après Verdi et Honegger, on ne s’en étonnera peut-être pas (quel dommage qu’en cette année de bicentenaire, personne n’ait songé à remonter l’importante musique de scène composée en 1873 par Gounod pour le drame de Jules Barbier). En ce XXIe siècle qu’on nous annonçait religieux, et où le féminin se soulève contre toutes les formes d’oppression, la bonne Lorraine peut encore retenir l’attention. Pour preuve, si besoin en était, L’Harmattan publie dans sa collection « Univers musical » une thèse dirigée par le compositeur et musicologue Jean-Marc Chouvel et soutenue à l’université Paris I en novembre 2016. Deux ans après, le titre de la thèse est devenu sous-titre du livre, et La Dramaturgie devant l’histoire donne un cadre pompeux à ce travail de recherche. Ce qui surprendra davantage le lecteur, c’est sans doute le corpus pris en considération dans ce livre-thèse. Vouloir commencer en 1938, pourquoi pas : la Jeanne au bûcher de Claudel-Honegger (1935) aurait, par sa célébrité, fait de l’ombre à des œuvres nettement moins diffusées. Délaissant plusieurs partitions qui auraient pu entrer dans la période retenue, Alexandra Cherciu se focalise sur quatre d’entre elles, ce qui peut donner amplement matière à un travail de recherche universitaire. De Walter Braunfels, plus connu pour Die Vögel (1920), l’opéra Szenen aus dem Leben der Heiligen Johanna, écrit de 1938 à 1943 mais qui n’a connu qu’en 2001 sa première en concert et en 2008 sa création scénique ; d’André Jolivet, dont le nom semble un peu oublié depuis quelque temps, l’oratorio La Vérité de Jeanne, cééà Domrémy en 1956, commande pour le cinquième centenaire du procès en réhabilitation de Jeanne d’Arc ; d’Henri Tomasi, le triptyque lyrique Triomphe de Jeanne achevé en 1957, oratorio devenu opéra sur un livret de Philippe Soupault. Et la quatrième ? C’est là que le bât blesse, car madame Cherciu a décidé – et il lui a été permis – de se prendre elle-même pour objet d’étude, ce qui l’entraîne au passage à parler d’elle à la troisième personne.

Compositrice roumaine née en 1983, Alexandra Cherciu n’a donc pas craint de se mettre sur le même plan que ses trois prédécesseurs, partant du principe qu’elle aussi est l’auteur d’une œuvre orchestrale et vocale consacrée à la Pucelle d’Orléans. Cet opéra, ou plutôt « monodrame avec acteurs et deux chœurs, d’hommes et d’enfants », intitulé Sainte Jeanne d’Arc, a été écrit entre 2009 et 2014 ; on apprend que son livret a connu trois versions successives avec variantes, que la partition doit en être publiée par les Ediions Musicales de Bucarest, et que divers fragments en ont été interprétés et/ou enregistrés entre 2010 et 2015. La création de la partition intégrale semble néanmoins encore attendre son heure, ce qui empêche d’en juger le « poly-stylisme tono-modal » autrement que par les dires de madame Cherciu. Certes, on n’est jamais si bien servi que par soi-même, mais n’est-il pas un peu étrange, de la part d’une compositrice encore jeune et assez peu connue hors de son pays, de se prendre elle-même pour objet d’étude, sur un pied d’égalité avec ses grands aînés ?

Pour « faire découvrir au lecteur les coulisses mêmes de la pensée créatrice », la démarche se divise en trois étapes de longueur inégale. D’abord, une étude des sources écrites, historiques et littéraires, sur lesquels se sont appuyés les uns et les autres : Schiller, Bernard Shaw, Péguy, les minutes des procès, etc. Ensuite, un résumé assez développé du livret de chacune des quatre œuvres. Enfin, et c’est ce qui occupe le plus grand nombre de pages, un commentaire musical, une analyse des scènes jugées les plus représentatives du style de chacun. Le matériau thématique est commenté avec précision et force vocabulaire technique (si vous n’avez pas étudié l’harmonie, vous risquez de vous noyer très vite dans les cadences phrygiennes et autres quartes lydiennes). La reproduction des extraits laisse parfois à désirer, car elle semble avoir été réalisée à partir de morceaux de photocopies de qualité variable, avec déformations liées à l’épaisseur du volume introduit dans la machine et luminosité plus ou moins suffisante. Sur le plan méthodologue, il est regrettable d’avoir choisi d’étudier une œuvre chantée en allemand, langue dont la méconnaissance oblige l’auteure à se fier à la version française du texte de Braunfels ; c’est ce même handicap qui l’a privée d’examiner un opéra de chambre signé Giselher Klebe, Das Mädchen aus Domrémy (1976) « dont la traduction n’est malheureusement pas disponible ». Ce curieux volume contient néanmoins de quoi satisfaire la curiosité des amateurs de musique du XXe siècle, et même les fans de madame Cherciu.

 

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