Le compositeur compassionnel

Vers l’étrangeté, ou l’opéra selon Philippe Boesmans

Par Laurent Bury | ven 02 Mai 2014 | Imprimer
 
« J’aimerais être un musicien comme Hopper est un peintre, par rapport à l’abstraction : compassionnel », déclare Philippe Boesmans. S’il en fallait encore une preuve, la création récente d’Au Monde l’aura apportée : il s’agit bien de l’un des grands compositeurs d’opéra de notre temps, l’un de ceux qui montrent que le genre a un présent et encore un avenir, à l’encontre de ce qu’il fut de bon ton d’affirmer dans la deuxième moitié du XXe siècle. Et comme Au Monde sera donné l’an prochain à Paris, l’Opéra-Comique ayant coproduit cette création, il est précieux de disposer d’une somme consacrée à Boesmans et à ses six opéras plus une orchestration (Le Couronnement de Poppée). Car c’est bien d’une somme qu’il s’agit ici, associant parcours biographique et étude des œuvres lyriques, établi à travers un dépouillement systématique de ce qui a été dit et écrit sur le compositeur. Regrettons au passage que Forum Opéra ne soit présent qu’à travers le compte rendu – assez négatif – de notre confrère Nicolas Derny sur la création bruxelloise d’Yvonne, princesse de Bourgogne en 2010, alors que nous avons publié bien d’autres articles sur Boesmans et ses opéras (châtiment suprême, nous ne figurons même pas parmi les « Sites internet de référence », où l’on trouve pourtant « tendance-parfums.com/lignes-produits/calvin-klein/parum-homme/ck-free.html »…).
 
Titulaire d’une thèse de doctorat consacrée à « l’esthétique de la fête dans le théâtre lyrique », soutenu à la Sorbonne en 1995, Cécile Auzolle a beaucoup travaillé sur les créations d’opéra (en) français au cours du XXe siècle. C’est semble-t-il en 2008 qu’elle a pour la première fois consacré un texte à Philippe Boesmans, à Reigen plus précisément, et en 2012 qu’elle l’a rencontré est qu’est né le projet de ce livre, sorti tout armé de son esprit, avec sa division en quatre actes et un prologue, permettant de traiter un par un les opéras du compositeur belge. L’objectif avoué est le suivant : « approfondir les entretiens recueillis par Serge Martin, les compléter par d’autres témoignages et synthétiser les sources ». Et c’est bien d’une synthèse qu’il s’agit, reposant sur une minutieuse compilation, à tel point qu’on a souvent l’impression que l’auteur s’efface derrière les différentes voix qu’elle cite longuement, osant à peine exprimer un point de vue personnel, ou le formulant – scrupule universitaire oblige – sous la forme de question sans réponse au lieu d’affirmer une conviction. Un exemple parmi cent : lorsqu’elle évoque les citations wagnériennes dans Yvonne, Cécile Auzolle se contente de ce commentaire interrogatif, qui renvoie à une nouvelle citation, « Au monde le calvaire des simples, au Walhalla leur apothéose ? ». Il y a pourtant bien une perspective dans ce livre, des thèmes choisis et assumés, qui permettent de mieux cerner le personnage, même si six opéras (et demi), c’est la moitié de la production d’un Britten, ou d’un Richard Strauss auquel Boesmans est explicitement comparé pour son mûrissement lyrique tardif avec Reigen, précédé de deux coups d’essai comme Salomé fut précédée par Guntram et Feuersnot.
Cécile Auzolle multiplie les formule qui font mouche, comme lorsqu’elle évoque la « composition au fil de la mémoire » d’un Boesmans friand de références et d’allusions à ses prédécesseurs. Mais au fond, ses opéras, c’est encore Boesmans lui-même qui en parle le mieux. Voici donc un florilège picoré ici et là dans le livre. A propos de l’opéra, tel qu’il était perçu dans les années 1970, « une forme qu’il fallait contourner, casser, ironiser », il déclare : « Le refus de narration qui devient une règle de bonne conduite est une castration ». Avec ses Literatur Oper, inspiré des plus grands auteurs dramatiques, il cherche à toucher le public et à être compris – « il s’agit avant tout de lisibilité et d’expressivité, qui ne sont pas les valeurs premières du monde musical contemporain » – même si cela ne l’empêche pas de cultiver un certain mystère. « Je ne nomme pas les choses. Je les connais mais je ne les nomme pas ». Enfin, sur cette notion d’étrangeté qui est au cœur de l’ouvrage : « On ne peut pas être réaliste. Il faut décaler les choses pour qu’elles semblent vraies. Les situations joyeuses peuvent se dérouler sur des musiques tristes, sinon c’est de la musique de série télévisée ! Et inversement d’ailleurs. L’art doit révéler l’étrangeté de la vie, de sa réalité. … Quand on regarde le monde et qu’on ne le juge pas, on voit l’étrangeté. C’est un regard à la fois caustique et tendre sur le monde, car l’art n’est intéressant que s’il rend la vie plus intéressante que l’art ».
Au détour de certaines pages, on découvre aussi divers détails croustillants : Patrick Bruel était très enthousiaste à l’idée d’incarner Florizel dans Wintermärchen ! Boesmans a envisagé de mettre en musique On purge bébé, de Feydeau ! Signalons enfin quelques broutilles : le critique Pierre Gervasoni est confondu avec le compositeur homonyme prénommé Arturo (156), Malena Ernman ne tenait pas le rôle-titre dans Agrippina de Haendel, mais celui de Néron (220), le créateur de Jean dans Julie ne s’appelle pas Garry Magge, mais Garry Magee (220) ; quant au décor de Julie « inspiré de celui du Tour d’écrou » (221), il semble en fait que le festival d’Aix ait exigé que celui du Tour d’écrou soit réutilisé…
 
 
 

 

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