La musique, « héritage laissé en déshérence » ?

Le génie des Modernes - La musique au défi du XXIe siècle

Par Yvan Beuvard | mar 18 Mai 2021 | Imprimer

A la faveur du confinement, Lionel Esparza, bien connu des auditeurs de France Musique, s’interroge sur le devenir de la musique « classique ». La réflexion est d’autant mieux venue que, de cette crise, nul domaine de notre vie ne sortira indemne et que des mutations inattendues risquent de bouleverser l’ensemble des domaines de l’activité humaine. Ainsi, malgré la mondialisation de son aire de diffusion, celui de la musique « classique » occidentale, qu’il juge gravement malade, « coûteuse, élitiste et centrée sur l’œuvre-objet », ayant perdu les faveurs d’une classe dirigeante et d’une aristocratie dont les ancrages culturels se sont délités. « Aucune communauté ne se reconnaît ni ne s’identifie plus à cette grande musique qui n’est plus une valeur en soi ».

 Suivent les volets d’un triptyque au centre duquel se trouve la sacralité. « La sphère classique est un espace de sacralité ; la société, elle, ne l’est plus »… Tout est dit, bien que comparaison ne soit pas raison.  « Nous vivons depuis 40 ans un long Vatican II de la musique : … la tendance spiritualiste se voit contrainte (…) de se plier aux nouvelles donnes du culturel global ». L’auteur dégage quatre mécanismes de la désacralisation de la musique : l’industrialisation (dévalorisation), le pédagogisme (sans aborder le problème de la transmission), la banalisation (muzak), et la démythification. Affirmer ainsi que « la musique avant-gardiste de l’après-guerre n’aura été que le dernier grand moment de la tradition spiritualiste » est pour le moins audacieux. Deux formes de sacré sont opposées, Carême (remarquablement résumé, p. 185) et Carnaval (régressif, transgressif, ce qui s’oppose à la musique classique).

Brillante tentative de démonstration de l’évolution de notre société à travers celle de la musique classique depuis deux siècles, ou l'inverse, le discours est habilement conduit, d’une plume alerte et acérée. Si nombre de constats sont fondés – ainsi la place du compositeur, des interprètes, dans notre système – beaucoup irritent par leur partialité. La musique lyrique occupe toute sa place, mais le regard reste exclusivement parisien. Un chapitre lui est consacré, d’une grande pertinence (« De l’opéra considéré comme une tauromachie », intitulé qui augure mal de son devenir).

La démonstration, toujours rapportée à la sacralité, serait pleinement convaincante si elle n’était fondée sur des postulats contestables, des citations d’Adorno, de Bourdieu, de Gauchet, de Deleuze et autres, et des raccourcis historiques biaisés [« par l’éclairage d’un passé tordu pour le servir », comme l’écrit l’auteur… à propos de l’attitude des commentateurs de télévision]. Ainsi la réduction de la musique depuis 1950 aux « avant-gardistes, des modernes attardés » et aux « néo-tonaux, modernes réactifs », que l’auteur caricature. Trois lignes sur les musiques de films ou de séries…  

L’ouvrage appellerait une réfutation autrement documentée, dont le lecteur ferait également son miel. Le sujet mérite un examen élargi à tout le territoire, à toute l’Europe, si diversement lotie, comme à l’ensemble du monde. Car la vision de Lionel Esparza, riche, pertinente, parfois savoureuse (La poudre aux yeux, de Labiche…) est essentiellement germanopratine, encore qu’elle s’étende jusqu’à la Seine musicale ou à La Philharmonie. Ainsi, rien sur la vie musicale des régions, si différente de la parisienne, ni sur l’engagement, souvent bénévole, qui permet de mailler l’ensemble du territoire, sinon « Dans une veine plus traditionnaliste et plus molle, la récente tentative de revalorisation de la pratique chorale (…) relevait d’une (…) obsession sociale et cohésive ». L’épilogue nous invite à une réflexion plus optimiste, particulièrement sur le devenir de l’opéra.

Une bibliographie dont la simple lecture éclaire les orientations de l’auteur, et un précieux index des noms de personnes complètent heureusement l’ouvrage.

La lecture est stimulante, et relève d’une forme d’hygiène intellectuelle. Moins liée au constat qu’aux prises de position qui l’étayent – l’amertume y est plus fréquente que le bonheur, mais là n’est pas l’objet de cet essai, d’une rare richesse. Un ouvrage qui ne laissera aucun lecteur indifférent, à lire et à méditer.

 

 

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