Tout sauf une hagiographie

Lucy Arbell, voix d'ombres et de lumière

Par Laurent Bury | ven 17 Février 2017 | Imprimer

Lorsqu’on décide de rédiger une biographie, le risque est toujours grand de s’éprendre de l’individu auquel on consacre bien des heures et des journées. Surtout quand le sujet en question s’est attiré des inimitiés tenaces : il n’est alors que trop tentant de livrer le portrait d’une malheureuse victime, pourvue par la nature de toutes les qualités et encore sanctifiée par le martyre qu’on lui infligea.

Fort heureusement, c’est là un écueil qu’a parfaitement su esquiver Hervé Oléon. Ecrire sur Georgette Wallace, dite Lucy Arbell (1878-1947), c’est forcément écrire sur l’auteur de Manon et de Werther. Co-auteur d’un Catalogue général des œuvres de Massenet (Pendragon Press), vice-président de l’Association Massenet Internationale, c’est peu dire qu’Hervé Oléon connaît le Stéphanois. Mais se faire le biographe de Lucy Arbell, c’est aussi se colleter nécessairement à « l’affaire Cléopâtre » : un différend, réglé à coups de procès qu’elle perdit, opposa cette cantatrice à la veuve et à la fille de Massenet, le compositeur l’ayant désignée comme celle qu’il souhaitait pour créer ses opéras posthumes, Cléopâtre et Amadis. Hervé Oléon signale ici clairement que Lucy Arbell fut mal conseillée et que ses revendications ne tenaient pas devant la loi. De plus, ces litiges juridiques furent, pour les avocats des Massenet, une occasion en or de rappeler les critiques souvent peu élogieuses que s’était attirée la créatrice de Perséphone dans Ariane, du rôle-titre de Thérèse, d’Amahelli dans Bacchus, de Dulcinée dans Don Quichotte et de Posthumia dans Roma. Là encore, Hervé Oléon se garde bien de vouloir à tout prix que Lucy Arbell ait été la voix du siècle : même si l’on ne dispose hélas d’aucun enregistrement, la quasi-unanimité de la presse ne laisse guère de doute. On se contentera de citer ici la phrase assassine parue en juillet 1912 dans La Revue Hebdomadaire à propos de son interprétation de la vieille aveugle Posthumia : « Mlle Arbell tient le rôle de l’aveugle d’une façon à laisser supposer qu’elle serait supportable seulement dans celui d’une muette »… Hâtivement baptisée contralto alors qu’elle était probablement un mezzo sans aigu et aux registres mal raccordés, LucyArbell était peut-être meilleure actrice que comédienne. Elle eut l’heur de plaire à Massenet qui s’enticha d’elle, et c’est également un point sur lequel Hervé Oléon prend position : s’appuyant sur divers témoignages et extraits de lettres, il estime qu’il n’y eut vraisemblablement entre le compositeur et son égérie qu’un rapport comparable à celui d’un père avec sa fille.

Pour le reste, l’ouvrage s’appuie sur le dépouillement d’innombrables sources journalistiques pour reconstituer une carrière qui connut son apogée vers 1911, et qui se résuma surtout, après la Première Guerre mondiale, à des participations fréquentes à des concerts de charité. Car Lucy Arbell était riche, étant la petite-fille de Richard Wallace, célèbre par ses fontaines très philanthropiquement offerts aux Parisiens en 1872. Lorsqu’elle mourut en 1947, Lucy Arbell était depuis plusieurs années très active à la tête de l’Orphelinat des Arts. Femme de cœur à défaut d’avoir été une grande voix, c’est un être humain dans ses diverses dimensions qui revit grâce à ce livre. Et les amateurs d’aujourd’hui seront forcément intéressés par les réflexions de quelques interprètes qui ont, à leur tour, marqué les rôles où leur consœur avait brillé un siècle auparavant : entre autres, Viorica Cortez évoque la Dulcinée qu’elle fut à Garnier sous l’ère Liebermann, Sophie Koch parle de la Cléopâtre qu’elle a chantée à Salzbourg, Nora Gubisch de la Thérèse qu’elle fut à Montpellier.

 

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