Un autre est son époux, ou les souffrances du jeune Alban

Alban Berg et Hanna Fuchs, suite lyrique pour deux amants

Par Laurent Bury | mar 28 Janvier 2014 | Imprimer
 
En mai 1925, Alban Berg séjourne à Prague. Logé chez Herbert Fuchs-Robettin, un riche industriel, il s’éprend follement d'Hanna Fuchs-Robettin, qui n’est autre que la petite sœur de Franz Werfel. Il a quarante ans, elle en a trente. Cet amour est réciproque mais la dame n'est pas libre, un autre est son époux ; refusant de briser deux couples, ils optent tous deux pour l’amour de loin. Alban fait parvenir à Hanna des lettres par le biais d’un go-between complaisant (Theodor Adorno ou Alma Mahler, le plus souvent) ; aucune lettre de la dame n’a été conservée, ce qui ne signifie pas qu’elle n’en ait pas écrite, mais tel qu’il a été découvert en 1976, ce dialogue passionné s’apparente plutôt aux fragments d’un discours amoureux tenant du soliloque. Vingt-trois lettres, deux cartes postales et une carte de visite, écrites entre le 9 mai 1925 et le 14 décembre 1934 : voilà à quoi se résume toute la correspondance échangée par Berg avec les Fuchs-Robettin.
Voilà aussi qui réhabilite les thèses de Sainte-Beuve en affirmant que l’homme, c’est l’œuvre, et que le biographique a une importance essentielle pour comprendre la création artistique. Et là où les choses deviennent plus intéressantes encore, c’est que toute cette idylle s’entrelace aux deux opéras de Berg. Si le compositeur s’est rendu à Prague, c’était pour entendre ses Trois Fragments pour voix et orchestre tirés de l’opéra Wozzeck – les fragments, toujours –, la suite créée en 1924 à Francfort par Hermann Scherchen. Rappelons qu’au printemps 1925, le premier opéra de Berg n’a toujours pas été monté. Dans une lettre du 11 juillet, il déclare à Hanna : « Vous devez tous les deux venir à Berlin en octobre, car on y donnera les premières représentations de Wozzeck » (elles n’auront en réalité lieu qu’en décembre). Herbert Fuchs-Robettin assure le compositeur que son épouse et lui feront le voyage pour l’événement : « Nous voulons être les témoins de ce premier grand succès théâtral ». Et les représentations pragoises de Wozzeck fourniront à Berg le prétexte idéal pour se rapprocher de sa bien-aimée lointaine, en novembre 1926. Cet opéra, il l’utilise d’ailleurs tantôt comme la preuve qu’il ne saurait avoir abusé de la confiance du mari – « j’accorde tant de prix à ce que vous assistiez à une des représentations de mon opéra car je sais que ce langage direct est de nature à vous ôter tout doute quant à ma capacité à franchir par quelque inconvenance que ce soit les limites de la vénération que je porte à votre épouse » – tantôt comme la preuve de son amour infini pour la dame – « Crois-tu qu’il y aurait une situation dans mon existence, même si Wozzeck devait connaître à sa première un succès énorme ou une défaite cuisante, où je serais capable de t’oublier ? »
L’œuvre que lui inspire son amour pour Hanna ne fait pas intervenir la voix humaine, mais porte malgré tout le nom de Suite lyrique et fait largement usage de citations tirées de la Symphonie lyrique de Zemlinsky, bel et bien chantée, elle. Berg y entrelace copieusement les notes correspondant à leurs initiales, A, B, H, F. Féru de numérologie, il joue aussi sur les chiffres, comme l'explique un des textes que Constantin Floros ajoute en appendice de son édition de la correspondance Berg-Fuchs. Et leur amour lui évoque forcément les grands opéras du répertoire : « Une passion comparable seulement à celle de Tristan et Iseult, Pelléas et Mélisande ». Quand Berg compose l’air de concert Der Wein sur des textes de Baudelaire, c’est en pensant à Hanna. Quand il s’attaquera à Lulu, c’est avec elle en tête, et dans une lettre de 1931, il oppose à son vrai moi amoureux à la façade qu’il est tenu de présenter au monde : cet homme extérieur « ne serait absolument pas capable de composer Lulu. Que cependant je la compose te prouvera que l’autre individu existe encore ! » Et la dernière lettre mentionne la première exécution à Prague en janvier 1935 de la Lulu-Symphonie, fragments créés à Berlin par Erich Kleiber en novembre 1934. Le 24 décembre 1935, Alban Berg mourait à Vienne, pendant que des enfants chantaient Noël sous ses fenêtres (euh, non, ça c’est Werther).
Grâce à la traduction qu’en propose aujourd’hui notre collègue Sylvain Fort, ces lettres publiées en 2001 sont aujourd’hui accessibles au non-germanophone. Notre connaissance de Berg a encore de quoi progresser, puisqu’on apprend que seul un tiers des quelque mille cinq cents lettres du compositeur à son épouse Hélène ont été publiées… Une chronologie aurait pu être utile pour mieux se repérer, on s’étonne de lire à la page 144 qu’Alma Mahler était « la fille de Gustav Mahler », mais ce ne sont là que broutilles, qui n’enlèvent rien à l’intérêt majeur de ce document.
 
 
 

 

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