Loïc Lachenal : « Je sens partout une formidable volonté de montrer que notre secteur reste vivant »

Par Laurent Bury | mar 31 Mars 2020 | Imprimer

Après l'interview de Jakub Józef Orliński, qui devrait être en train de chanter à Rouen, Forum Opéra vous propose celle de Loïc Lachenal, directeur de l'Opéra de Rouen, dont les responsabilités dépassent néanmoins le cadre local.


Le public vous connaît comme directeur de l’Opéra de Rouen, mais vous portez également une autre casquette…

Oui, je suis aussi président du syndicat professionnel des Forces Musicales, qui regroupe les opéras et orchestres en France, un des quatre syndicats du secteur du spectacle vivant public subventionné, aux côtés de Profedim (qui concerne aussi la musique, mais plutôt les ensembles indépendants), SNSP (scènes publiques) et Syndeac (théâtre et danse).ì

En tant que directeur d’opéra, aviez-vous senti venir la fermeture de tous les théâtres ?

En fait, nous avons réellement été pris de cours par les annonces du Premier Ministre. Nous avions déjà été très impactés au moment de la restriction imposée aux salles de plus de 1000 places, décidée le 9 mars. Tout de suite, on a eu le sentiment que le secteur de la musique allait en pâtir, car ce chiffre correspond à la jauge des grands auditoriums et des principales salles d’opéra. Les salles les plus grandes n’ont pas pu s’adapter : dans le cas de l’Opéra de Paris et de la Philharmonie, par exemple, il est impossible de ramener à moins de mille spectateurs un auditoire de plus de 2000 personnes, surtout quand les spectacles font le plein. Cela s’est donc traduit par l’annulation pure et simple de spectacles et de concerts. Les Forces Musicales ont pris la mesure de la crise qui s’annonçait, car on se doutait bien que les restrictions allaient se renforcer. Le syndicat a dressé un premier bilan, dès le mardi 10 mars, qui a débouché sur un communiqué de presse : sur le plan économique, cette crise terrible allait se traduire par la perte de centaine de milliers de places vendues, et se chiffrer en dizaines de millions d’euros.

Comment se présentait la situation à Rouen ?

L’Opéra de Rouen compte 1300 places, donc il a fallu s’adapter dès cette première semaine. Nous avons d’abord pu continuer à jouer en jauge réduite, pour les dernières de Tosca, et nous avons continué à répéter la production suivante, Serse de Haendel. Puis à la fin de cette semaine est tombée la restriction à 100 personnes. Il était dès lors évident que plus aucune activité publique n’était tenable, et que l’on passait un autre cap.  

Aurait-il été encore possible de donner des concerts avec moins de cent personnes en tout ?

Pour une salle d’opéra, c’est assez compliqué. Pour Tosca, à Rouen, nous étions déjà 190 en comptant seulement les chanteurs, les instrumentistes, les techniciens… Ce qui laissait la possibilité d’accueillir 800 spectateurs quand le seuil toléré était à mille personnes. Quand la limite s’est abaissée à cent personnes, il restait la possibilité de récitals ou de concerts de musique de chambre avec une jauge très réduite. Comme je l’ai dit, on pouvait aussi continuer à répéter.

Et le confinement est arrivé…

A Rouen, j’ai rassemblé tous les personnels de la maison, car il y avait naturellement beaucoup d’inquiétude. Je voulais les inciter à garder une certaine confiance dans le travail. Au départ, nous avions une grande chance : une diffusion de Serse en live était prévue sur Mezzo et sur France 3, donc nous avions une grande envie de témoigner, de montrer qu’une maison d’opéra pouvait continuer à travailler, que les artistes pouvaient manifester leur vitalité et leur talent. Nous pensions donc réaliser cette captation devant salle vide, en jouant face aux caméras, et nous concevions la diffusion comme cadeau destiné le public, ainsi que d’autres salles dans le monde l’avaient envisagé.

Mais ça n’a pas pu se faire…

Quand le Premier ministre a annoncé le samedi 15 mars la fermeture des cafés, des restaurants, et l’interdiction de tout rassemblement, le projet est évidemment tombé à l’eau. Et nous avons décidé de fermer le théâtre. Au cours du week-end, nous avions encore quelques représentations prévues, Le Petit Prince pour jeune public. Symboliquement, fermer un théâtre est un geste lourd de conséquences, et très difficile, car notre vocation est avant tout de proposer des spectacles et d’accueillir le public. Avec un pincement au cœur, nous avons donc demandé au personnel de ne pas venir travailler le lundi suivant, tandis que se mettait en place un comité restreint pour organiser le travail à distance. Et lundi 17 au soir, l’Opéra de Rouen a fermé ses portes pour une durée indéterminée.

Quand se terminera cette période de fermeture, les spectacles ne pourront pas reprendre immédiatement, car il faudra bien prévoir un temps de répétitions ?

Là, on touche une véritable inquiétude structurelle. Personne ne sait combien de temps cette crise va nous impacter, à différents endroits de notre profession. Je ne veux pas être alarmiste, mais réaliste. Je ne suis pas devin, simplement il est vraisemblable que le confinement se prolonge. Pendant ce temps, plus aucun travail artistique n’est possible, puisqu’il est impossible de rassembler les artistes. Quand le confinement sera levé, on ne va pas passer du tout au rien en un jour, ni même en une semaine. Les restrictions vont perdurer, et tant qu’on ne dépassera pas les réunions de cent personnes, aucun spectacle ne pourra être donné. Si l’étau se desserre peu à peu, nous pourrons reprendre les répétitions, mais il n’y aura pas de rencontre massive avec le public !

Encore faudra-t-il que les artistes puissent venir travailler…

En effet : même si les répétitions reprennent, avec quels artistes pourrons-nous travailler ? Où seront-ils alors ? Seront-ils autorisés à nous rejoindre ? Avec cette crise, on prend vraiment conscience de l’interconnexion internationale de notre système, avec des chanteurs et des chefs qui viennent de partout … Quand tout un continent se bloque, quand la mobilité devient impossible, les artistes ne bougent plus et il devient très difficile de travailler. Dans ces conditions, impossible d’entrevoir les conditions de réouverture, et encore plus le calendrier.

Dans le monde du spectacle musical, quelles catégories sont les plus durement frappées ?

En ce moment, on entend surtout les chanteurs témoigner, et je les comprends totalement, mais gardons la tête froide. Comme l’a dit Ludovic Tézier, il faut que ce monde reste comme une famille et se montre solidaire, en évitant les accusations mutuelles. Nous affrontons une situation complètement inédite, et d’une ampleur exceptionnelle. Annuler une représentation, un concert, pour telle ou telle raison, ça nous arrive à tous et nous savons faire face. Une crise pareille dépasse largement toutes nos habitudes et nos usages professionnels. C’est pour ça qu’il a été difficile, les premiers jours, de donner une réponse globale concertée. J’ai demandé au ministère de la culture de jouer son rôle de régulateur, d’énonciateur de grands principes. Pour notre secteur, la bonne solution n’est pas une réponse individuelle, au cas par cas, mais une réponse harmonisée nécessaire. Nous ne nous sortirons pas de cette mauvaise passe sans une véritable solidarité professionnelle.

Quels espoirs de solution avez-vous ?

Il y a déjà eu quelques avancées très positives, comme la neutralisation de toute la période pour les intermittents. En France, nous avons la chance d’avoir ce dispositif qui protège une grande partie des artistes. L’assurance chômage va fonctionner, et l’on travaille en ce moment pour que les intermittents soient englobés dans le grand dispositif du chômage partiel. La couverture sociale concerne bien sûr les salariés permanents de nos maisons, mais il faut aussi que les indépendants soient indemnisés correctement. Ce combat-là se mène à un autre niveau, plus collectif.

En termes de calendrier, la suspension actuelle a-t-elle déjà un impact sur saison prochaine ?

Cette crise va coûter énormément à l’Etat et aux collectivités territoriales. Quand l’activité reprendra, percevrons-nous le même niveau de subvention ? Il est trop tôt pour le savoir. Ensuite, le calendrier prévu risque fort d’être perturbé, car même si le confinement prend fin en France, qu’en sera-t-il des autres continents, et de la mobilité des artistes ? Quelques maisons d’opéra françaises ont déjà publié le programme de leur saison prochaine, mais dans des conditions aussi particulières, le public ne devrait pas être surpris si des modifications apparaissent en cours de route.

Même en étant pessimiste, on peut espérer que l’activité reprenne au milieu de l’été…

Peut-être, mais le milieu de l’été, pour certains théâtres, cela impacterait quand même la construction des décors, et les premières répétitions de la saison.

Sentez-vous aussi une inquiétude de la part du public ?

De mon point de vue, je sens surtout parmi les artistes et les techniciens une formidable volonté de continuer à montrer que notre secteur est vivant, d’entretenir le lien avec le public. Pour cela, tout reste à inventer, il faut trouver de nouveaux moyens de témoigner, d’aller à la rencontre du public. Notre intérêt est de nous maintenir en état de pouvoir reprendre après la crise. Il est possible que les saisons prochaines soient chamboulées, mais je ne doute pas que le public sera au rendez-vous.

Cette envie partagée par les artistes et le public pourrait-elle déboucher sur l’apparition de formes plus légères, de manifestations non prévues initialement ?

Cette situation inédite suscitera peut-être des réponses inédites, avec des choses que nous n’aurions pas inclues dans le calendrier habituel. Il y a aura forcément une part d’imprévu dans la saison à venir, et ce qui est prévu risque de ne pas se dérouler comme annoncé. Il y aura peut-être des versions de concert à la place de productions scéniques. En tout cas, il faudra être pragmatique et nous tâcherons d’organiser au mieux les retrouvailles entre le public et les artistes.

Que peut donc faire le public à part se montrer patient ?

Au public, nous allons demander de faire preuve de compréhension et de patience, comme nous le demandons aux artistes, aux techniciens et à tout le personnel des maisons d’opéra. Les réponses viendront en grande partie avec les annonces légales et réglementaires des prochains jours.  Avec nos collectivités, avec l’Etat, nous cherchons des solutions pour protéger le plus grand nombre. Pendant cette période de confinement, où il est impossible de se rencontrer pour échanger, le public est contraint a une attitude contemplative. Mais il lui est toujours possible de manifester son soutien ! Comme pour le personnel soignant, les réseaux sociaux permettent à tout le monde de nous adresser des mots d’encouragement.

Quelle est votre position sur la question du (non)remboursement des places ?

Il y a des spectateurs qui ont envie de soutenir les théâtres, les orchestres, les opéras qu’ils aiment. Là encore, cette question du (non)remboursement est à organiser, car elle ne pourra pas se faire sans règles. Dans tous les mécanismes que nous essayerons de mettre en œuvre pour amortir la crise, il faut que tout le monde soit responsable.

Pour vous, c’est finalement une période très active…

Absolument ! Nous sommes tous mobilisés, en concertation, pour l’organisation du secteur. Je dois dire que je ne dors pas beaucoup en ce moment. L’heure est grave, et les directeurs d’opéra ont de lourdes responsabilités à assumer. Nous devons veiller à ce que nos maisons soient toujours debout, et à ce qu’une grande partie de nos équipes puissent continuer à travailler : le personnel qui occupe ce que nous appelons « fonctions support », la DRH, les comptables, l’équipe de communication. Toutes ces personnes se retrouvent dans des situations très différentes, les uns sont seuls, les autres doivent garder leurs enfants et leur faire l’école. Il y a certes un ralentissement de la capacité de travail, mais personne ne se sent en vacances !

 

Propos recueillis le vendredi 20 mars 2020

 

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