L'Opéra de quatre étoiles

L'Opéra de Quat'Sous - Paris (TCE)

Par Clément Taillia | mer 26 Octobre 2016 | Imprimer

En écrivant L'Opéra de Quat'sous, Bertolt Brecht et Kurt Weill regardaient loin en arrière, jusqu'au lointain Opéra du Gueux de John Gay. Ce qu'ils ont créé est pourtant un pur produit de leur époque, un emblème du mélange d'expressionnisme social et d'onirisme nostalgique chers à ces artistes qui, autour de leurs verres au Romanisches Café, ont provoqué, une fois terminée la Première Guerre mondiale, l'essor culturel de Berlin.

Cet amalgame d'influences et d'époques, le théâtre atemporel de Robert Wilson le capte d'emblée. On pouvait nourrir pourtant de petites craintes, anticipant sans optimisme sur l’éternelle froideur que ne manquerait pas d’instaurer, une fois de plus, un spectacle décomposant les gestes, déstructurant l’intrigue, figeant l’action. Et dans ces conditions, comment souligner tout ce qu’il y a de réaliste, d’organique, de vulgaire même, dans cette œuvre éminemment critique et politique ?


 © DR

Mais on se rassure vite en ne voyant rien de désincarné. Bien sûr tout est chic : les éclairages sont somptueux, les costumes sont magnifiques, le bandit Mackie Messer a le dandysme androgyne d’un jeune David Bowie. Rien n’est vain pour autant, surtout pas l’intensité atteinte par la fin de la première partie ou par la quasi-pendaison de la fin, et l’on quitte à regret la beauté d’un spectacle dont la distance – la distanciation – semble dictée par le propos même d’une pièce constamment ironique.

L’on quitte à regret, surtout, une incroyable troupe d’acteurs. Délayer l’excellence du Berliner Ensemble, cela n’a certes rien d’original. Mais s’il n’y avait pas tant de monde sur scène, il faudrait écrire un bon paragraphe sur la moindre figure, car la moindre figure est ici un personnage qui ne prend pas plus de dix secondes à montrer ses désirs, ses fêlures et ses illusions – en un mot son âme. L’immense Jürgen Holtz met toute sa rugosité dans un Peachum terrifiant, Christopher Nell est le Macheath le plus séduisant qui se puisse imaginer, et chez les femmes, la Jenny blessée d’Angela Winkler, la Polly ambiguë de Johanna Griebel ou la Celia « Thénardière » de Traute Hoess rivalisent de présence et d’intelligence. Dans la fosse, les musiciens ne sont pas les derniers protagonistes de cette soirée où l’on renonce à distinguer le théâtre de la musique ; aux saluts, ils ne sont pas les moins ovationnés !  

 

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