Borras et Rancatore à la folie

Lucia de Lammermoor - Tours

Par Antoine Brunetto | dim 09 Octobre 2016 | Imprimer

La saison de l'Opéra de Tours démarre en fanfare avec une Lucia de Lammermoor qui ne déparerait pas sur des scènes internationales. La maison d’opéra tourangelle s’était, il est vrai, assurée, avec Désirée Rancatore et Jean-Francois Borras, d’ingrédients de qualité pour rendre justice au chef d'œuvre de Donizetti. Encore fallait-il que la recette prenne, ce qui est le cas.

La mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia est de prime abord des plus classiques. Les décors, réduits au plus simple, des feuilles mortes qui jonchent le sol, une passerelle en bois ou un lustre, suffisent à planter le décor et l'atmosphère, aidés par quelques projections. La direction d'acteurs n'évite pas certains poncifs (beaucoup de chaises et tables sont renversées pour signifier la colère) mais recèle également de belles idées, comme la succession très fluide des scènes à l'acte 2, du face à face de Lucia avec son frère aux préparatifs du mariage, les organisateurs de la cérémonie attendant patiemment le renoncement de Lucia pour envahir la scène et apprêter la salle pour la fête. Le soin apporté au jeu des chanteurs culmine cependant avec la fameuse scène de la folie. On ne sait ce que l'on doit au metteur en scène ou à la chanteuse (qui fréquente le rôle-titre depuis un certain nombre d'années), mais le spectacle sort alors de la convention pour épouser l'état d'esprit de la jeune mariée : chaque geste de la protagoniste ou des membres du chœurs (ainsi, lorsque Lucia est portée comme une enfant perdue par un des convives) est pesé, chaque intention musicale se traduit sur scène, pour une expérience bouleversante qui parvient à renouveler cette scène pourtant vue des dizaines (des centaines ?) de fois.

La direction d'orchestre de Benjamin Pionnier convainc moins et agace même par son instabilité rythmique : pourquoi ces ralentissements intempestifs dans le duo des amants à l'acte I, qui frôle la guimauve, ou encore dans le face à face de Lucia et d'Enrico ? De même, la gestion des dynamiques est imparfaite, l'orchestre couvrant totalement Normanno (Enguerrand de Hys) dans la première scène et, au contraire, manquant de soutien lors de l'air d'entrée d'Enrico. Malgré un défaut de netteté de certaines attaques, on apprécie l'engagement de l'Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours, dont on soulignera la belle qualité des cuivres et le soin apporté aux solos orchestraux (en particulier harpe et flûte). Le Chœur de l'Opéra de Tours fait, lui, preuve d'une belle présence scénique et ne manque pas de puissance, malgré quelques décalages.


Jean François Borras (Edgardo) et Désirée Rancatore (Lucia) © Marie Pétry

Parmi les rôles plus secondaires, au-delà de l'Arturo bien projeté mais nasal de Mark van Arsdale et de l'Alisa un peu monochrome de Valentine Lemercier, c'est le Raimondo de Wojtek Smilek qui retient l'attention : malgré un déficit de souplesse, la basse polonaise rend justice par sa vigueur à ce rôle souvent sacrifié, restaurant toute son autorité et son humanité.

Jean-Luc Ballestra (Enrico) laisse, lui, une première impression contrastée. Si la voix à l'émission franche et à la puissance confortable sied parfaitement au personnage, on sent le baryton incommodé dans la première scène : malgré des notes escamotés, on frôle de peu l'accident dans l'aigu. Cette indisposition semble cependant passer et le chanteur retrouve tout son mordant dans le haut de la tessiture dès l'acte 2.

Mais revenons aux deux stars de la distribution. Comme son frère, Désirée Rancatore (Lucia) ne prend totalement ses marques qu'à compter de l'acte 2. Sa scène de la fontaine n'emporte en effet pas totalement l'adhésion : certes sa voix de soprano légère a gagné de l'étoffe dans le médium et les graves sont suffisamment sonores, mais au prix d'un vibrato très présent qui obère parfois la justesse et des tensions dans l'aigu, détimbré quand il n'est pas émis en force. Pourtant au fur et à mesure que l'instrument se chauffe, on entend ce petit « quelque chose en plus » dont parlait Sylvain Fort dans le portrait qu’il consacrait à la soprane, qui culmine dans une scène de la folie époustouflante. La chanteuse a opté pour des variations des plus classiques mais parfaitement exécutées. Surtout, elle sait les utiliser pleinement à des fins expressives, démontrant ainsi sa connaissance intime du rôle : il n'y a rien de décoratif dans ce chant qui se fait tour à tour rêverie ou souffrance. On se permettra un bémol : le salut à la fin de la scène de la folie, avant la scène finale d'Edgardo, nous a semblé une faute de goût, rompant la continuité dramatique de l'œuvre. Elle forme en tout cas un couple fort bien assorti vocalement avec Jean-Francois Borras (Edgardo). On a beau chercher la petite bête, le ténor français n'appelle aucune réserve. Lui qui chante maintenant régulièrement au Metropolitan Opera de New-York ou à Vienne n'a rien perdu des qualités que nous lui trouvions il y a un peu moins de dix ans en Duc de Mantoue ou en Carlo VII à Rouen. L'émission d'une clarté et d'une égalité parfaite sur toute la tessiture, le souci des nuances qui n’exclut pas de l’ardeur et l'apparente facilité dans l'aigu font de son Edgardo un enchantement. Sa scène finale « Tu che a Dio spiegasti l'ali », comme murmurée, parachève une incarnation admirable. Une seule question se pose : qu'attend l'Opéra de Paris pour le réinviter (après son Chevalier des Grieux en 2012) ?

 

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