En direct de New-York : Lucia dans les faubourgs industrialisés de Détroit

Lucia di Lammermoor - New York

Par Christian Peter | lun 23 Mai 2022 | Imprimer

Pour son avant-dernière retransmission de la saison dans les cinémas, le Metropolitan Opera a choisi Lucia di Lammermoor dans la nouvelle production de Simon Stone qui effectuait pour l’occasion ses débuts sur la scène new-yorkaise. Lors de la première du 23 avril dernier, l’accueil du public a été mitigé, il faut dire que le metteur en scène australien a transposé l’action de nos jours, au nord-est des Etats-Unis, dans les banlieues pauvres de cette région industrielle autrefois florissante, que l’on a surnommée « Rust Belt » (ceinture de rouille) depuis qu’elle a amorcé son déclin à la fin du siècle dernier. Si l’idée ne manquait pas d’intérêt, sa réalisation n’a pas toujours été à la hauteur de nos attentes.

Placé sur une tournette, le décor de Lizzie Clachan est constitué d’une maison délabrée où vivent Lucia et son frère, d’un fast-food, d’une pharmacie et d’un motel avec autour une station d’épuration et un terrain vague à l’occasion transformé en drive-in, avec des voitures en plus ou moins bon état. Dans l’une d’elle, Edgardo lutine Lucia pendant leur duo après l’avoir tirée des griffes d’un agresseur armé d’un couteau. Un écran placé au-dessus de la scène diffuse des images en gros-plan filmées par des vidéastes disséminés sur le plateau, de quoi distraire l’attention des spectateurs du Met. Au cinéma nous ne voyons pas cet écran, sauf lorsqu’on y projette les fantasmes de l’héroïne. Ainsi, pendant la scène de la folie, une séquence en noir et blanc de Lucia heureuse dans les bras d’Edgardo se superpose aux images réelles de la jeune fille, abondamment couverte de sang telle Sissi Spacek dans Carrie au bal du diable et entourée de plusieurs zombies, clones d’Arturo, ruisselants eux-aussi d’hémoglobine. Hormis cette scène grand-guignolesque qui finit par amuser le public au lieu de l’émouvoir, la transposition fonctionne plutôt bien, au prix de quelques libertés prises avec le texte dans les sous-titres. En somme, l'histoire des amours contrariées d’Edgardo et Lucia s’intègre naturellement dans l’univers hyperréaliste qui nous est montré à un détail près cependant, comment Enrico et Normanno ont-il pu empêcher Lucia de communiquer avec son amant à l’ère du portable et des réseaux sociaux? Dommage enfin que l’utilisation intempestive de la tournette -un tic récurrent de Stone- et les mouvements virevoltants de la caméra finissent par donner le tournis surtout au premier acte.


Artur  Ruciński, Nadine Sierra & Deborah Nansteel  © Ken Howard / Met Opera

Pour cette série de représentations l’ouvrage a été confié à une équipe quasi irréprochable. Les chanteurs se sont tous révélés d’excellents comédiens, en particulier les trois rôles principaux filmés le plus souvent en gros plans. Doté d’une voix solide, Alok Kumar campe un Normanno sournois à souhait, tandis que Deborah Nansteel est impeccable en bonne copine et confidente de Lucia. Son timbre cuivré se marie idéalement à celui de sa partenaire. Vêtu d’un costume rose pâle Eric Ferring incarne un Arturo bien peu glamour, à la limite du ridicule, néanmoins sa voix ne manque pas d’intérêt, les parisiens pourront d’ailleurs l’applaudir la saison prochaine en Lurcanio dans Ariodante à Garnier. Christian van Horn, qui remplaçait Matthiew Rose, est tout à fait convaincant en pasteur hiératique et sentencieux, dommage que son registre grave manque par trop de profondeur pour le rôle. Vêtu et tatoué comme un petit caïd de banlieue, Artur Ruciński effectue une composition magistrale dans le rôle d'Enrico. Scéniquement son personnage est tout à fait crédible et vocalement il l’interprète avec une voix robuste et un chant nuancé. Il s’autorise même à la fin de sa cabalette du premier acte, « La pietade in suo favore », un aigu longuement tenu. Javier Camarena s’est montré quelque peu en retrait en début de soirée, sans doute un coup de fatigue, s’agissant de la neuvième et dernière représentation, mais il a gagné petit à petit en assurance, pour livrer une apparition spectaculaire lors du mariage et une scène finale poignante, servie par une ligne de chant souveraine et subtilement nuancée. Aucune fatigue n’est perceptible en revanche dans la prestation somptueuse de Nadine Sierra dont le medium s’est étoffé au fil des années et le registre aigu a gagné en rondeur et luminosité. Sa grande voix de soprano lyrique aux couleurs ambrées fait merveille dans son air d’entrée, phrasé avec goût. De plus, la cantatrice, qui possède une technique d’une solidité à toute épreuve, n’est pas avare de trilles et ses coloratures éminemment expressives sont négociées avec précision jusqu’au suraigu. Sa Lucia robuste et volontaire trouve son acmé dans une scène de la folie éblouissante -magnifiée par les sonorités fantomatiques de l’harmonica de verre- dans laquelle transparaît, tout en nuances, la fragilité du personnage. C’est une ovation bien méritée que le public lui a réservée.

A la tête de l’orchestre du Metropolitan Opera dont on ne lasse pas d’admirer les superbes sonorités, notamment des cordes et des vents, Riccardo Frizza connaît son Donizetti sur le bout des doigts et propose une direction souple et équilibrée. Il souligne avec subtilité les contrastes entre les passages purement élégiaques et les scènes pleinement dramatiques. Précisons pour finir que si la partition n'est pas tout à fait complète, elle comporte relativement peu de coupures, les cabalettes par exemple, sont presque toutes doublées.

La saison des retransmissions du Met dans les cinémas du réseau Pathé Live s’achèvera le samedi 4 juin avec Hamlet, un opéra de Brett Dean, créé au Festival de Glyndebourne en 2017.

 

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