Ah ! que je n’aime pas les militaires

Macbeth - Dijon

Par Yvan Beuvard | jeu 04 Novembre 2021 | Imprimer

On l’attendait en mars 2020 à Dijon. La pandémie l’interdit. Mais Macbeth, premier opus shakespearien de Verdi, demeure. La distribution n’aura changé que par la substitution de Stephen Gaertner à Vasily Ladyuk dans le rôle-titre. Ce n’est pas parce que Verdi refusait tout habit de velours ou de soieries au motif que l’action se passait au XIe siècle, qu’il faut s’interdire toute transposition de l’ouvrage. Le but est de susciter l’émotion, d’expliciter les évolutions psychologiques et de donner corps au drame dont nous allons être témoins. Nicola Raab, ancienne assistante de Robert Carsen, vole de ses propres ailes depuis longtemps. La quarantaine d’ouvrages lyriques dont elle a signé la mise en scène lui ont ouvert les portes des plus grandes maisons et festivals. Ses partis pris de dépouillement, voire d’abstraction sont connus, comme la beauté plastique et l’efficacité dramatique de ses réalisations.

Deux boîtes blanches, de longueur inégale, juxtaposées, constituent la structure du décor. Leurs déplacements et combinaisons renouvellent les cadres. Côté jardin, une chambre, celle de Lady Macbeth, où sera assassiné Duncan, côté cour, une salle de réunion meublée d’une immense table et de chaises. Des panneaux mobiles tapissent le fond sur lequel les vidéos et les ombres seront projetées. C’est très contemporain, au mieux neutre, au pire laid, blanc, jusqu’au soyeux pyjama de Lady Macbeth, ou aux lumières crues, chirurgicales. Du reste, voici que des créatures féminines s’affairent, tout de blanc vêtues, visages et perruques aussi blafards. Sorcières ou aides-soignantes sottes et cancanières ? La folie de Macbeth, le somnambulisme de son épouse les conduiraient-ils en psychiatrie ? Le décor est planté. La mise en scène a choisi d’ancrer l’action dans notre temps. Dans un contexte de guerre civile, où les puissants, avec leurs factions, policiers, militaires, miliciens s’affrontent, la conquête du pouvoir justifie tous les crimes. Les civils – migrants – en font les frais. Tel est son parti pris. Nicola Raab précise « des images claires nous permettent de comprendre l’époque dans laquelle nous vivons » (sic.).  Pimentez l’ensemble d’armes de série B jusqu’au drone-tueur avec vision nocturne, de scènes dénudées ou de sexe, et vous aurez l’archétype de la vulgarisation du lyrique pour voyeurs, peu sensibles à la musique, réduite à la fonction d’ameublement, comme à la psychologie des personnages. Avec les meilleures intentions, ce Macbeth aura été victime d’un nouveau détournement…Warlikowski, au moins, était incandescent. Ici, ça ne fonctionne pas, malgré le professionnalisme avéré de la réalisatrice. Du reste, les libertés qu’elle s’octroie ne font pas toujours sens (Pourquoi substituer Fléance au fantôme de Banco ? Pourquoi ce grand spectacle du meurtre de Macbeth par drone interposé ?Par exemple). Le blanc des deux premiers actes virera à la noirceur des suivants, avec seulement les fleurs dont les sorcières font des bouquets, et les costumes pour colorer l’ensemble. La musique sera la seule source d’émotion, souvent contredite par le regard.


Alexandra Zabala, « Una macchia...» (Lady Macbeth)  © Mirco Magliocca

Dommage, car tout semblait réuni pour une réussite : une distribution, des chœurs et une direction de qualité, une équipe très professionnelle. « Trois personnages », écrit Verdi à Escudier, son éditeur parisien. « Lady Macbeth, Macbeth et le chœur des sorcières. Les sorcières dominent le drame ; c’est d’elles que tout découle ; vulgaires et cancanières dans le premier acte, sublimes et prophétiques dans le troisième… ». Commençons donc par elles. Si la direction d’acteurs, fouillée, ignore manifestement ces consignes, le chant est superbe, articulé, nuancé avec la plus large dynamique, d’un ensemble proche de la perfection. Là encore regrettons que leur caractère drôle, aussi bouffe qu’effrayant, grotesque, qui ouvre la porte à la comédie d’épouvante autant qu’à la psychiatrie, n’ait pas été davantage explicité. Dès la scène de la lettre puis son récit « Ambizio spirto » suivi de l’air « Vieni t’affretta », nous savons que c’est à une authentique Lady Macbeth que nous aurons affaire. La voix et la présence dramatique d'Alexandra Zabala lui permettent de camper ce personnage surhumain, maléfique, dominateur, séducteur, avec une large palette vocale, la projection, les couleurs. Elle porte le belcanto à ses limites avec des aigus stridents (ou murmurés), des graves solides, assortis d’un parlando halluciné. A travers ses deux autres airs (« La luce langue », et, plus que tout, la scène de somnambulisme, « Una macchia…èqui tutt’ora »), sans oublier le brindisi, comme dans ses duos avec son mari, elle se montre magistrale de vérité. C’est apparemment une prise de rôle, même si elle a chanté d’autres emplois de l’ouvrage à de multiples reprises. Une très grande interprète dont il faudra suivre les apparitions. Les deux hommes, Macbeth et Banco, sont remarquablement servis. Stephen Gaertner, baryton américain familier du rôle, nous vaut un Macbeth de grande qualité. La fragilité du valeureux guerrier, homme faible, manipulé, jouet des sorcières et de sa femme, un anti-héros, est bien traduite. L’émission est sonore, au timbre séduisant, les aigus sont mordants. Pour ce rôle, lourd entre tous, qui appelle autant d’autorité que de subtilité pour traduire cet asservissement, une plus grande expressivité aurait été bienvenue, ainsi pour son monologue « Mi si affaccia un pugnal » . Il ne trouvera vraiment la plénitude de ses moyens qu’au « Pietà, rispetto », qu’il chante avec noblesse, lorsqu’il sera acculé au désespoir, enfin libéré de l’influence de sa femme. Dario Russo, Banco, est une authentique basse accoutumée à chanter ce rôle. Le chant est ample, sonore, bien timbré, d’une grande distinction. Victime de son compagnon, il nous touche par la beauté de l’émission, tant dans son duo du I que dans son air du II (« Come dal ciel precipita »). Carlo Allemano, que nous connaissions comme familier du répertoire baroque, nous vaut un touchant Macduff, qui n’a pu sauver sa femme et ses enfants de la folie criminelle de Macbeth. La voix semble altérée, vieillie par les épreuves, et correspond précisément aux exigences de l’emploi. « Ah, la paterna mano », chanté avec une grande douceur, noble et douloureuse, est un moment poignant. Malcolm, l’autre ténor, est ici confié à Yoann Le Lan, jeune, au timbre très clair, qui galvanise les révoltés qui vont renverser le tyran. Aucun des autres petits rôles ne démérite.


Macbeth © Mirco Magliocca

Préparé par Anas Ismat, le chœur de l’Opéra de Dijon, très sollicité en dehors de la place faite aux sorcières, est superlatif. Malgré une prestation vocale et scénique de très haut vol, les applaudissements ne sont pas venus pour saluer « La patria tradita », exceptionnel, et il faudra attendre la combinaison des trois chœurs (bardes, soldats et femmes), à la dernière scène, pour que le public puisse témoigner son admiration, pleinement justifiée. Sous la baguette de Sebastiano Rolli, l’orchestre est engagé, qui soutient la dramaturgie et les voix de façon efficace. Tout juste regrette-t-on, ici et là un passager manque de vigueur (ainsi les traits de contrebasses du « Fuggi, regal fantasima » au III).  Puissant jusqu’à une certaine trivialité, fantomatique, diaphane, ductile, avec une petite harmonie exemplaire, l’ODB se sort à son avantage de cette production.

 

 

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