Mathieu Romano : « C'est l'importance affichée de la culture par les pouvoirs publics qui nous manque aujourd'hui »

Par Claire-Marie Caussin | dim 12 Avril 2020 | Imprimer

Chef de chœur et chef d’orchestre, Mathieu Romano a fondé et dirige l’ensemble vocal Aedes. Il nous a confié ses craintes et ses espoirs face à la situation culturelle, économique et sociale actuelle.


Pouvez-vous nous présenter l’ensemble Aedes, que vous dirigez ?

Aedes est un ensemble vocal professionnel français que j’ai créé pendant la saison 2005-2006. On entre donc dans notre quinzième année très bientôt. C’est un ensemble dont je suis directeur artistique et directeur musical, qui réalise une cinquantaine de concerts par an et tout autant de projets pédagogiques et culturels envers les publics amateurs, les scolaires, les futurs professionnels étudiants, mais aussi des concerts sociaux dans les hôpitaux ou les maisons de retraite. C’est un ensemble indépendant, qui n’est pas rattaché à une maison d’opéra ou quoi que ce soit.

Avez-vous personnellement des activités en-dehors de ce chœur ?

A côté de mes activités de directeur musical artistique d’Aedes je suis chef d’orchestre freelance, on m’appelle pour des projets divers et variés d’opéras, de concerts.

Quels projets ont été annulés pour vous en raison de l’épidémie de Covid-19 ?

Beaucoup de projets ont été annulés. On devait notamment faire la Folle Journée à Tokyo début mai, on avait aussi pas mal de concerts a cappella en mars et en avril. Tous nos concerts de mai et de juin sont pour l’instant maintenus, mais on vit au jour le jour et on craint vraiment qu’ils soient annulés. On doit notamment aller faire deux concerts et une master class au festival de Grenade en Espagne fin juin, mais rien n’est moins sûr. On a aussi pas mal d’annulations de projets avec des enfants : un projet en Bourgogne qui réunissait quatre classes d’école primaire pour un spectacle qu’on devait créer mi-mars et sur lequel on a travaillé depuis le début de l’année ; et une création d’opéra contemporain pour une centaine d’enfants qui doit normalement se faire début juin au théâtre impérial de Compiègne, mais évidemment toutes les répétitions ont été annulées puisque les écoles ont fermé… Pour l’instant on voit au jour le jour, on essaie de garder le contact avec les élèves par des vidéos, des tutos. Ce sont des projets sur le long terme, et c’est évidemment quelque chose qui est très triste pour nous que ces concerts ne puissent pas avoir lieu.

De quelle manière pouvez-vous continuer à travailler durant ce confinement ?

Le cœur de notre métier c’est de répéter ensemble : avec les chanteurs c’est compliqué, on ne peut pas répéter à distance. Ce qu’on peut faire c’est continuer à donner des informations sur les prochains programmes, scanner et envoyer en pdf toutes les partitions maintenant qu’on ne peut plus les envoyer par La Poste, donner des précisions sur les œuvres... On essaie de faire comme s’il n’y avait pas cette crise, c’est-à-dire continuer à travailler sur les prochains projets tout en sachant qu’ils s’annulent un à un. On essaie de gérer les urgences, de savoir si tel concert annulé peut être reporté, et peut-être trouver des solutions. J’ai la chance d’avoir une équipe très solide pour gérer la crise et ses répercussions financières ; pour Aedes en tant qu’ensemble, tout dépend de combien de temps durera la crise, le nombre de concerts annulés, et plus généralement, comment le secteur dans sa globalité va se porter. Ça risque d’être compliqué. Mais ce qui nous inquiète le plus ce sont les intermittents dont les concerts sont annulés et qui n’ont plus de cachets. Au sein de la Fevis [ndlr. Fédération des Ensembles Vocaux et Instrumentaux Spécialisés], qui défend les intérêts de tout le secteur (artistes, techniciens, ensembles) et plus généralement au sein de toutes les fédérations et sydicats, il y a un grand travail pour faire bouger le gouvernement. Depuis le 27 mars, on sait que l’activité partielle est possible pour les CDDU. Mais le combat ne s’arrête pas là ! Beaucoup de questions se posent encore, notamment sur la valorisation des indemnités de chômage partiel pour les intermittents auprès de Pôle Emploi.

Et puis on tente surtout de garder un contact humain avec les chanteurs. Artistiquement et humainement, c’est là qu’on peut continuer et même intensifier : s’échanger des messages, s’envoyer des petits mots, penser à l’avenir, garder le contact pour qu’à la prochaine répétition que nous ferons après le confinement on puisse reprendre le cours de notre vie artistique comme si de rien n’était, même si évidemment beaucoup de choses ont changé. Après, et là on sort de la musique, j’espère au moins que ce temps de confinement pourra faire un peu changer les mentalités, et peut-être faire aboutir à un autre modèle de société. Je crois que je suis un peu trop optimiste, évidemment, mais je pense, j’espère que ça va faire prendre conscience de certaines choses à certaines personnes, parce que sinon on risque de connaître ça à nouveau dans les années à venir. Il y aura sûrement d’autres crises par la suite si on ne repense pas un peu notre manière de vivre. J’espère au moins que le confinement aura ce côté positif.

Que pensez-vous des premières mesures en faveur du secteur culturel annoncées par le gouvernement ?

C’est certes une bonne chose d’avoir débloqué une aide de vingt-deux millions d’euros pour le spectacle vivant (dont onze pour la musique) mais les pertes pour le secteur sont estimées, pour l’instant, à cinq cent millions d’euros. Je pense que ce qui a été fait est un premier pas, mais je pense qu’il faut en faire beaucoup d’autres parce qu’on a besoin de ce soutien financier à tous nos artistes, je parle de la musique mais aussi du théâtre, de la danse, tout le milieu culturel qui est un milieu déjà très précaire et pas forcément très soutenu en temps normal. Mais encore une fois on est tous dans le même bateau. Je me garderais bien de critiquer trop fortement parce que c’est une crise assez nouvelle, je pense que chacun fait ce qu’il peut ; mais il faut en faire plus et j’espère que des mesures encore plus fortes seront annoncées.

Faudrait-il alors repenser le système de l’intermittence ?

Sans le système de l’intermittence, les ensembles comme Aedes ne pourraient pas exister ! Ce système est une chance en France, parce que c’est un système assez avantageux par rapport à d’autres. J’ai des collègues à l’étranger qui sont étonnés quand je leur en parle. Après est-ce qu’il est suffisant ? Je ne sais pas. Je pense que c’est surtout une question de valorisation de la vie culturelle en France. Au niveau des subventions, la masse budgétaire accordée à la culture pourrait être bien plus grande pour faire en sorte que la vie musicale soit encore plus créatrice. Je crois que c’est surtout la place de la culture, et l’importance affichée de la culture par les pouvoirs publics – que ce soit ce gouvernement-ci ou les précédents – qui nous manquent aujourd’hui.

Certains considèrent que le secteur culturel n’est pas une priorité en ces temps de crise sanitaire, qu’il serait même indécent de la part des artistes de prendre la parole en ce moment…

Je peux comprendre ; après parler d’intermittence c’est comme parler du salaire ou du chômage partiel des travailleurs français. Pourquoi parlerait-on de la situation économique de la population française, mais pas de l’intermittence ? Cette crise nous touche tout autant que d’autres, voire plus que d’autres. Beaucoup de salariés peuvent télétravailler et continuer à toucher leur paie ; un chanteur ne peut pas télétravailler. Il ne touche pas ses cachets, parce que ses concerts sont annulés. Par ailleurs, le secteur culturel représente une grande part de l’économie ! A eux seuls par exemple, les adhérents de la FEVIS représentent 47 millions d’euros de masse salariale et 826 équivalents temps plein. Tout le secteur du spectacle vivant représente plusieurs milliards d’euros. Autant de raisons qui font que les artistes ont tout autant la parole que d’autres secteurs en ce moment !

Evidemment il y a des choses beaucoup plus importantes, encore une fois on sort de la crise, mais la situation de tous les mal-logés, de tous les SDF, des pauvres, évidemment que c’est beaucoup plus important. Mais je crois qu’il ne faut pas négliger tous les intermittents, dont la plupart ont une situation assez précaire, et ne sont pas des gens qui vivent bien. Une partie d’entre eux en tout cas. Ils ont un statut extrêmement précaire pour lequel nous, ensemble indépendant, on ne peut pas faire grand-chose. Alors évidemment on tente de sauvegarder tout ce qu’on peut, de mettre en place ce qu’on peut pour répondre à leurs attentes, mais nous-mêmes, si on ne nous donne pas d’argent pour les concerts, on ne peut pas en distribuer aux chanteurs.

Quel impact cette crise risque-t-elle d’avoir sur la saison à venir ?

C’est difficile à dire… je pense qu’il va être assez fort parce qu’il y a certains concerts annulés maintenant qui faisaient partie de tournées. Certains concerts sont reliés entre eux par un équilibre budgétaire global, et bouger l’équilibre d’un impacte l’autre. Et surtout, tout va dépendre de quand on sort de la crise. Parce qu’évidemment il y a le confinement, mais une fois qu’on en sera sortis, je pense qu’il y aura toujours des mesures d’interdiction de regroupement de plus d’un certain nombre de personnes. Pour nous l’arrêt des concerts risque de se poursuivre après le confinement, et moi personnellement je suis assez pessimiste sur les concerts au moins jusqu’en septembre. Je dis ça, c’est une intuition, je n’ai rien entendu d’officiel. Mais je pense que tous les festivals d’été vont être très touchés, ce qui va avoir des répercussions sur les saisons d’après : il va y avoir des annulations, des reports, et il va falloir repenser tout l’équilibre budgétaire.

Si l’on est optimistes, quand pouvons-nous espérer entendre l’ensemble Aedes ?

Si on est très optimistes, on a une nouvelle création, « Lamento », qui mêle le chant choral et le chant flamenco. Tout le répertoire un peu viscéral du cri, de la passion, y compris la passion amoureuse, avec la célèbre chanteuse espagnole de flamenco Rocio Marquez. On crée ce programme en juin à Noirlac et au festival de Grenade, puis en août aux rencontres de Vézelay. C’est un projet qu’on reprendra la saison d’après, donc ça fait partie des choses un peu en balance, mais disons que si on est optimistes, c’est notre prochaine grosse création au programme. Et puis on a une saison très remplie à partir de septembre, notamment à Paris : on participera à un spectacle d’Amos Gitaï au Théâtre de la Ville, on va reprendre Fantasio à l’Opéra Comique en décembre, on va faire un programme autour de Noces de Stravinsky avec Les Siècles et la compagnie de danse de Dominique Brun à la Philharmonie de Paris, qu’on reprendra ensuite sous ma direction dans une petite forme en tournée. On a plutôt une grosse activité à l’automne, évidemment si tout va bien.

 

Propos recueillis le 1er avril 2020

 

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