Les Colchidiennes l'emportent!

Medea, Cherubini - Genève

Par Guillaume Saintagne | dim 12 Avril 2015 | Imprimer

Médée fait partie de ces opéras réputés rares qui ne le sont plus, tant les directeurs d’opéra semblent s’être passés le mot. A Montpellier avec Denia Mazzola-Gavazzeni il y a 12 ans, à Paris avec Anna-Caterina Antonacci, à Bruxelles puis de nouveau Paris avec Nadja Michael et maintenant à Genève, Médée sillonne l’espace francophone… Enfin plutôt Medea, car à l’exception de la production Warlikowski-Rousset, c’est bien toujours la version italienne qui est jouée. Certains arguent que le remplacement des récitatifs parlés par des chantés serait plus confortable pour les chanteurs. Mais rappelons que les récitatifs chantés de Lachner ont été composés pour compléter une version allemande de l’oeuvre, avant que le tout ne soit traduit en italien, traduction justifiée par l’absence de surtitres au début du siècle dernier. Il faudrait donc à tout le moins jouer l’original français avec les dialogues chantés dans la même langue. Le poids des témoignages historiques légués par la Callas ne suffit plus à préférer ce maelstrom néowagneritalien à la version originale. Reste que malgré cette hybridation, l’œuvre conserve une violence et un impact sidérants.

Quitte à se mettre sous la coupe des témoignages callassiens, commençons par dire que, si le choeur du Grand Théâtre et l’orchestre de la Suisse Romande se glissent avec beaucoup d'assertivité dans cette partition angoissée, la direction de Marko Letonja est plus proche de celle de Tullio Serafin que de Leonard Bernstein : tout est en place, c’est vif, juste, équilibré, mais manque de flamme, d’envolées, même la lente gradation qui suit l’orage du dernier acte ne se libère jamais, n’explose jamais, c’est dramatique mais rarement tragique, on a la tension mais pas la catastrophe.

Sur scène, la direction est moins régulière, et parfois décevante. Christof Loy et son Regietheater semblent ici bien sage en regard des excès du drame. Le cadre de scène impose ses lourdes boiseries dont les pans circulent horizontalement comme pour restreindre la taille d’un écran de cinéma. Au fond, on aperçoit les montagnes de Corinthe : ensoleillées, puis assombries par la nuit tombante avant que n’y éclate l’orage de l’acte final. La confrontation de ces deux espaces étrangers l’un à l’autre est renforcée par les costumes des personnages. Le chœur semble sorti d’un défilé de la Fashion Week milanaise, et la toison d’or est une vraie fourrure de bélier accrochée au crâne de la bête. On a du mal à comprendre le sens de cet étrange agencement, ou à lui reconnaitre une puissance évocatrice. Les succès de la mise-en-scène sont éparpillés ailleurs. Par exemple, les enfants de Médée ne sont pas des bambins mais des adolescents qui font du skate, et se trouvent gênés face à la psychose de leur mère, quand c’est Néris qui leur apporte vraiment de l’affection, voire Glauce avec laquelle ils jouent et qui a la prémonition de leur massacre dès l’ouverture. Ensuite c’est la direction d’acteurs réglée avec précision qui fonctionne très bien : les chutes violentes, la scène du mariage où chaque protagoniste arrive à reculons sur l’avant-scène et découvre silencieusement Médée fière et tremblante sur la coursive qui encercle l'orchestre, ou encore la panique finale (et pour une fois le sol s’enflamme vraiment !). Mais pour précise qu’elle soit, cette mise en scène n’a rien d’original et il faut donc des interprètes aguerris pour ne pas verser dans le stéréotype.

A ce jeu-là, le Giasone d’Andrea Carè est clairement perdant. Doté d’une voix franche et rayonnante de ténor verdien, son Giasone manque de subtilité et ne s’impose que par son ampleur sonore. Le Creonte de Daniel Okulitch est plus diversifié voire torturé par ses inclinations libidineuses mais pour le coup moins impressionnant vocalement et hélas souvent couvert par l’orchestre. En Glauce, Grazia Doronzio est d’une fragilité touchante en scène mais lorgne trop vers Verdi et pas assez vers Mozart, ce qui nuit à la fluidité de son grand air, lequel manque également de rayonnement à force de vouloir souligner les craintes du personnage. Les seconds rôles sont bien tenus, avec une vraie mention pour la voix fraiche et limpide de Magdalena Risberg.

Les deux triomphatrices de la matinée sont sans conteste Sara Mingardo et Alexandra Deshorties. La première joue depuis plusieurs années le rôle de la nourrice et maitrise son grand air « Solo un pianto » sur le bout de ces doigts belcantistes. Elle vient rappeler que monter le son n’est pas nécessairement la meilleure façon de s’imposer et déploie son contralto chaleureux avec une économie bouleversante. Au dernier acte elle est même brûlante et lance des aigus très assurés qu’on ne lui connaissait pas.

Alexandra Deshorties enfin, remplace au pied levé Jennifer Larmore souffrante. Alors que ce n’est que la seconde représentation, elle maitrise déjà cette mise-en-scène avec une aisance confondante : les jeux de mains, ce corps pétrifié et absent qui retient ses élans d'affection lors de l’air de Néris, les trémulations magnétiques lors de la première confrontation avec Jason, le port de tête et ses expressions lors de la grande scène finale filmée et projetée sur le mur de scène. Il faut dire que tant physiquement que vocalement, elle ne ménage pas sa peine et sa souffrance. Et c’est sans doute là que le bât blesse : dès le début elle est en furie, et ses aigus agressent les tympans. Bien qu’elle rende très bien les changements brusques d’humeur et de sincérité du personnage, elle gagnerait à monter plus progressivement en intensité. Témoin un « Dei tue figli la madre » trop frontal pour émouvoir versus un « Date almen per pieta » parfaitement louvoyant. C’est sans doute aussi la fatigue qui la pousse à trouver d’autres ressources que la puissance vocale au fil de la représentation, elle soigne alors davantage sa déclamation et son jeu. Or comme le timbre est vraiment ingrat, un grave sonore mais un un aigu strident assez blanc et court, c’est vraiment l’actrice qui emporte la mise de cette voix incendiaire et l’on envie les brusselois qui la découvriront en Vestale de Spontini dans un français que l’on espère aussi affuté que son italien.

 

 

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