Mefistofele : au diable l'opéra! (ana-chronique)

Mefistofele - Milan

Par André Peyrègne | sam 13 Mars 2021 | Imprimer

On peut avoir du succès en politique et pas forcément en musique. Le compositeur Arrigo Boito l’a appris à ses dépens, dimanche dernier ( 8 mars 1868) lors de la création de son premier opéra Mefistofele à laquelle nous avons assisté à Milan.

Arrigo Boito, cet activiste de 26 ans, a les faveurs populaires pour s’être engagé avec Garibaldi dans l’unité italienne. Il a également la considération du roi Victor-Emmanuel qui, en remerciement pour son action, lui a octroyé une bourse.


Arrigo Boito

Mais cela ne lui donne pas de succès en tant que compositeur. Ses audaces musicales ont dérouté le public. De même que la longueur de son opéra. Le spectacle a duré plus de cinq heures. Lorsque nous sommes sortis dans le froid (Car il fait froid, la nuit à Milan) il était plus d’une heure trente du matin !

Nous avions rencontré il y a quelques années le jeune Boito à Paris. (Il parle excellemment français). Il fréquentait alors les milieux artistiques de la capitale française, découvrait la « nouvelle musique » de Berlioz et de Meyerbeer, s’enthousiasmait aux côtés de Baudelaire pour la musique de Wagner.

Arrigo Boito est un intellectuel de talent. Il a rédigé lui-même le livret de son opéra à partir du Faust de Goethe.


Première édition de Mefistofele

Alors que dans le Faust de Gounod (créé il y a déjà dix ans, comme le temps passe ! ) ou dans la Damnation de Faust de Berlioz, l’histoire se limite à la première partie du Faust de Goethe, Boito a utilisé les deux parties de l'oeuvre de Goethe. Cela fait deux opéras en un seul ! Le personnage de Faust rencontre non seulement Marguerite mais aussi Hélène de Troie. A la fin, il est frappé d'une révélation divine qui signe la défaite du diable. Le chœur céleste célèbre sa rédemption ( « All'erta!...Ave, Signor »).

L’hostilité du public a grandi tout au long du spectacle. Arrigo Boito, qui dirigeait lui-même l’orchestre recevait les huées de plein fouet. Il ne bronchait pas, continuait à diriger. Non loin de moi se trouvait le grand critique italien Filippo Filippi qui dirige le magazine musical milanais la « Perseveranza ». Il avait l’air serein au milieu de l’orage. On sait qu’il soutient de Boito. L’éditeur Ricordi était là lui aussi. Il avait l’air de se demander ce qui se passait.


Illustration d'époque de Mefistofele 

En fait, la distribution était trop faible pour défendre une partition aussi difficile : Marcel Junka en Mefistofele, Melania Ribelli-Reboux en Marguerite et Hélène, Gerolamo Spallazi en Faust, Giacomoni Readelli dans le rôle de Wagner. Boito lui-même ne mettait pas en relief les richesses de sa propre partition. Ce n’est pas un grand chef.

A la sortie, dans la nuit, le public s’est répandu sur la piazza della Scala. Le tohu-bohu a continué de plus belle. Des gens en sont même venus au main. On a entendu une cavalcade : c’est la police qui arrivait. Elle a pu remettre de l’ordre.

Me rendant à mon auberge, je me suis trouvé sur la place de la cathédrale. Dans la nuit, j’ai vu la masse sombre du monument appuyée contre le ciel. Au loin, on entendait encore la rumeur de l’émeute. Je sortais d’un rendez-vous avec le diable et je me trouvais devant la maison de Dieu...

 

 

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