Au risque de l’intime

Messe en si mineur - La Chaise-Dieu

Par Anne Rouhette | mar 24 Août 2021 | Imprimer

Toute interprétation est une question de choix, et par conséquent repose sur le risque que ces choix ne soient pas compris, pas appréciés ou pas adaptés. C’est le cas peut-être plus encore pour cette œuvre à la fois si canonique et si mystérieuse qu’est la missa tota de Bach, objet d’infinies variations, en particulier sur la taille de l’effectif. En s’appuyant sur les études musicologiques de Gilles Cantagrel pour le concert d’ouverture du festival de La Chaise-Dieu le 20 août 2021, Nicole Corti a fait le pari de la sobriété en dirigeant un quintette de solistes qui savent se faire choristes, un chœur réduit (3 par voix) et un ensemble instrumental qui tient plus de l’orchestre de chambre (21 musiciens) que de la masse symphonique. Sa lecture souvent frémissante, très maîtrisée, ne cherche pas à impressionner son auditoire en jouant sur ses émotions, mais davantage à le convaincre.

Il est cependant parfois difficile d’adhérer à ses choix pour deux raisons principales : d’une part l’ensemble instrumental baroque (direction musicale : Giovanni Radivo) n’est pas toujours à la hauteur des enjeux, notamment les cuivres, trompettes et surtout cor dont l’intervention soliste dans le Quonium tu solus sanctus est à oublier rapidement. D’autre part, l’acoustique très généreuse de La Chaise-Dieu se prête mal à la réserve souvent demandée au chœur Spirito, par ailleurs remarquable par sa précision et l’homogénéité des pupitres, notamment chez les basses et les altos. Si le deuxième Kyrie séduit, tout en flux et reflux, si le Gloria est éclatant (grâce au chœur et non aux trompettes), si le caractère implacable du Crucifixus saisit par son martellement tant chez les chanteurs qu’à la basse de l’orchestre, l’effectif vocal relativement restreint ne permet pas d’entendre nettement tous les départs ni de nombreux motifs en doubles croches, notamment dans Et expecto. Les voix de femmes sont en outre légèrement en retrait, surtout dans les morceaux demandant deux sopranos. L’amélioration est flagrante à partir du Sanctus, où les choristes sont rejoints par les solistes : les effets de contraste sont alors particulièrement réussis, ainsi que dans des Osanna aussi pétillants à l’orchestre qu’au chœur. Dans un autre lieu, ce choix d’un ensemble restreint, souvent dans la retenue, pourra se révéler judicieux ; dans l’Abbatiale Saint-Robert, il atténue la puissance de l’œuvre et peine à toucher.

Assez lentes, très intérieures, les premières mesures du Kyrie donnent en effet le ton : Nicole Corti privilégie le recueillement à la force, ce que confirme le choix d’enchaîner immédiatement avec le quintette de solistes, qui sera très sollicité tout au long de l’œuvre. Dans le morceau d’ouverture, le résultat n’est pas totalement convaincant : orchestre et chanteurs manquent de mordant et n’arrivent pas à communiquer aux auditeurs la ferveur de la pièce. Cela explique peut-être que l’enchaînement avec le Christe soit un peu difficile. Si la logique de l’alternance entre chœur et solistes n’apparaît pas toujours au premier abord, par exemple dans Et resurrexit, d’autres passages confiés aux solistes sont tout à fait réussis : l’effectif réduit sur le Confiteor, par exemple, permet de faire intervenir les ténors du chœur pour le cantus firmus, mis ainsi en relief avec intensité. Même chose pour le début de Et incarnatus est : le divin se fait homme dans un dépouillement frappant.

En ce qui concerne les solistes justement : dans un répertoire où on ne l’attendait pas forcément, et malgré quelques fins de phrase un peu difficiles, la soprano Clarisse Dalles tire son épingle du jeu. Son joli medium bien timbré lui permet de livrer un Laudamus te frais, aérien et néanmoins ardent alors que le violon solo privilégie la virtuosité à la musicalité (l’ornementation arpégée sur la note finale entre autres laisse perplexe). Toujours une valeur sûre, Lucile Richardot, d’une sobre intensité, implore dans le Qui sedes et bouleverse dans l’Agnus Dei, dont elle habite chaque note sans aucune recherche d’effet, tout entière au service du texte et de la musique. Intonation, conduite de la ligne vocale, tout est parfaitement maîtrisé, servi par un ensemble instrumental en état de grâce. L’alto sait aussi se montrer plus légère dans le Et in unum Deum, duo le plus réussi de la soirée, dans lequel Hélène Walter lui donne la réplique avec beaucoup de charme. La soprano est moins à l’aise dans ses autres interventions ; sans doute cherche-t-elle à retenir sa voix lyrique pour ne pas trop ressortir, mais elle donne l’impression d’être vocalement en retrait, avec une émission un peu instable, parfois détimbrée, qui la fait disparaître par moments. Tout en finesse, Vincent Lièvre-Picard propose un Benedictus intime pour lequel Corti quitte la scène, laissant la flûtiste Élodie Virot dialoguer délicieusement avec le ténor dans l’écrin formé par le continuo. Dans le Quoniam tu solus sanctus, le grave de la basse Florian Hille manque de profondeur ; ses « o » très ouverts (« sôlus dôminus ») sont un peu gênants, mais son engagement et son phrasé impeccable font beaucoup pardonner. Son deuxième air, Et in Spiritum Sanctum Dominum, mieux adapté à sa tessiture, séduit davantage.

C'est donc une lecture de la Messe en si plutôt stimulante à défaut d'être passionnante qu'a proposé Nicole Corti pour l'ouverture officielle du festival. Elle ne restera pas dans les annales mais offre ici et là un éclairage original sur cette œuvre décidément inépuisable.

 

 

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