Sur fond rouge, deux destins de femme magistralement entrelacés

Olympe de Gdańsk - Gdańsk

Par Brigitte Cormier | ven 20 Novembre 2015 | Imprimer

Après Madame Curie d’Elżbieta Sikora, dont la première mondiale a eu lieu à Paris en 2011 à l’Unesco et en attendant une œuvre lyrique autour du Jugement dernier de Hans Memling, l’Opéra Baltique de Gdańsk — ville de liberté plébiscitée — présente en création mondiale Olimpia z Gdańska (Olympe de Gdańsk), sixième opéra de Zygmunt Krauze*.

Entre ce compositeur polonais et les auteurs du livret, le couple franco-polonais, Blaise et Krystyna de Obaldia, la complicité artistique ne date pas d’hier. Depuis de nombreuses années, ils collaborent dans divers projets littéraires et musicaux réalisés en France et en Pologne. Ils ont eu la bonne idée de mettre en parallèle le destin d’Olympe de Gouges, célèbre pour ses textes sur la Révolution française — notamment sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qui lui a valu la guillotine mais qui, de nos jours, pourrait la faire entrer au Panthéon —, et le destin de Stanisława Przybyszewska, une femme de lettres polonaise, passionnée par la Révolution française, qui vécut à Gdańsk où elle mourut en 1935 avant de sortir de l’oubli grâce à sa pièce de théâtre L’affaire Danton qui est à la base du film de Wajda (1983), mondialement connu.

Animé par l’esprit sanguinaire, le sexe, la débauche, la drogue, l’opéra Olympe de Gdańsk mêle allégrement les époques, le réel, l’imaginaire... Très loin de respecter la règle classique des trois unités, l’action ne connaît aucune limite, aucune logique. Les personnages s’expriment en polonais ou en français selon leur nationalité. On découvre une misérable chambre à Gdańsk où, dans les années 1930, Stanisława se débat dans les affres de l’écriture avant de s’évanouir devant le portrait de son héros, Robespierre —  dont elle est raide amoureuse bien qu’il ait vécu dans un autre siècle et fût homosexuel ! En rêve, elle voit la belle Olympe à sa toilette avec son amant, le duc Philippe d’Orléans (dit plus tard Philippe Égalité). Tandis que, contre toute vraisemblance, surgit Robespierre torturant à mort un pauvre pigeon en cage...

Autre tableau : en l’absence de Stanisława, son père, écrivain célèbre et incestueux, donne une fête endiablée dans la chambre de sa fille qui s’évanouit à nouveau quand elle le découvre affalé chez elle parmi ses compagnons de beuverie. Il la ranime en lui injectant de la morphine...  Suivent les hallucinations et les luttes  de ces deux femmes soumises, l'une et l'autre, à des pères célèbres mais indignes, humiliées par les hommes en général, et surtout, par le cruel Robespierre. Toute deux sont résolues à sortir de leur dépendance et à se révolter contre la tyrannie, quelle qu’elle soit. Après que le couperet de la guillotine soit tombé sur le joli cou d’Olympe et que Stanisława se soit fondue dans son livre d'Histoire, les auteurs de l’opéra reprennent la main pour offrir aux deux héroïnes une fin pacifiée dans un au-delà indéterminé. Un peu comme l’a fait Verdi dans Falstaff, ils concluent en affirmant que dans la vie « tout est illusion ».

Bien que cette succession de brèves évocations puissent faire craindre une action dramatique confuse, la magie théâtrale est au rendez-vous. Grâce à un dispositif scénique à deux étages qui autorise les changements de lieu au rythme imposé par la musique, les neuf tableaux s’enchainent sans relâche en produisant une puissante sensation d’enfermement et de malédiction. Les acteurs-chanteurs sont dirigés de main de maître par Jerzy Lach. S’approchant parfois de l’art du mime en utilisant des postures figées pour faire ressortir un moment-clé, le metteur-en-scène s’attache à dessiner les émotions et les intentions des personnages. Dans leurs élégants costumes aux détails soignés, typiques de leur époque respective, ils sont facilement identifiables.

Parmi les chanteurs, on distingue tout particulièrement les deux héroïnes. Après avoir interprété Marie Curie, Anna Mikołajczyk fait ici encore une remarquable création dans le rôle complexe de Stanisława Przybyszewska. Avec  son articulation impeccable, sa voix de soprano souple, veloutée, apte à chanter aussi bien Mozart et Verdi que Tchaïkovski et Stravinski, elle se montre émouvante, fragile, passionnée, déterminée. Monika Ledzion, belle mezzo  au timbre chaud, qui incarne Olympe ne souffre, côté chant, aucun reproche dans sa tessiture. Hélas, on dirait que la langue française est, pour elle comme pour tous ses partenaires polonais, quasiment inprononcable. Ceci est d’autant plus dommage que, pour savoir ce qui se dit en français, les spectateurs francophones doivent uniquement compter sur les surtitres en polonais (fort lisibles au demeurant dans une typographie jaune fluo). En revanche, pour peu qu’on comprenne suffisament cette langue aux sonorités douces et chuintantes, à l'accent tonique bien marqué, on constate que la diction des chanteurs polonais est pour ainsi dire limpide. Les seconds rôles mériteraient tous d’être cités. Côté masculin, admirons la voix de haute-contre et la présence dramatique mémorable du talentueux  Jan Jakub Monowid (Robespierre) et saluons l’aisance vocale, l’engagement, l’expressivité de Stanisław Kierner (Le père de Stanisława).

Profondément enfoui dans la fosse d’orchestre, sous la battue énergique de Maja Metelska, l’« instrumentarium » abondant et efficace de Zygmunt Krauze, dont trois pianos préparés solistes, demeure invisible aux yeux des spectateurs. Les interludes dansés et surtout les chœurs magnifiquement travaillés apportent une contribution remarquable à cette succession de tableaux. Les voix ne sont jamais mises en difficulté. Que ce soit dans les passages à la limite du "parlé" ou dans les moments plus lyriques, le chant est  soutenu, voire précédé par une musique sans pathos, forte et colorée, qui relance l’attention, se déplace dans l’espace, varie ses inspirations... On pense souvent à Prokofiev et à Chostakovitch, et même, quand surgit l'épisode style « Bal des Quat’z’Arts », Krauze n'hésite pas à convier quelques instants Nino Rota.

Quatre-vingt minutes denses et fascinantes.

* En France, Zygmunt Krauze a notamment été invité par Pierre Boulez comme conseiller musical à l’IRCAM ; il est chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres (1984) et officier de la légion d’honneur (2007). Son opéra Polieukt (Polyeucte), représenté à Toulouse en 2011, a reçu le Prix de la Critique Théâtre et Danse en 2012.

 

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