Un succès populaire

Orphée aux Enfers - Montpellier

Par Maurice Salles | mar 05 Juillet 2016 | Imprimer

Propriété du département de l’Hérault, le Domaine d’O se situe aujourd’hui dans l’agglomération de Montpellier. Dans le parc qui entoure son château deux structures permanentes proposent des spectacles. La plus récente est un théâtre, la plus ancienne un auditorium à ciel ouvert qui accueille depuis trente ans Le printemps des Comédiens et pour la dixième année les Folies d’O, festival d’opérette et de comédie musicale. Le président de la métropole de Montpellier a manifesté son intention de disposer, comme la loi l’y autorise, de ces lieux d’action culturelle, au grand dam du Président du Conseil départemental. Dans ce contexte l’Orphée aux Enfers proposé dans une coproduction nouvelle avec l’Opéra national de Lorraine et Angers-Nantes Opéra semble prendre date pour l’avenir : voilà de quoi nous sommes capables. Sauriez-vous faire aussi bien ?

Est-ce le fruit de cette coopération, les moyens ne semblent pas avoir manqué à en juger par l’imposant décor, le nombre et la variété des costumes. Leurs auteurs, qui règlent aussi et plutôt bien les lumières, Clément et Sanôu, ont situé l’action tout entière dans un hôtel de luxe. L’idée n’est pas neuve mais son efficacité est éprouvée. L’espace unique est d’abord le grand hall au fond duquel un ascenseur dessert les étages ; puis il devient un salon privé pour VIP probablement situé au sommet de l’hôtel et ensuite un bar en sous-sol, qui sera aussi le décor de la bacchanale finale. Dans ce palace art-déco aux murs recouverts de marbre (du Pentélique ?) une armée de serviteurs s’affaire. L’un d’eux, en tenue de liftier, n’est autre qu’Aristée/Pluton ; ce malfaisant cache le serpent fatal, jusque-là animal de compagnie d’un client de l’hôtel, dans les bacs à fleurs, si bien que la mort d’Eurydice n’est plus un accident imprévu mais l’aboutissement d’un plan. Même si l’on est par principe réticent devant les modifications que s’autorisent les metteurs en scène, dans la mesure où elles constituent des dérobades devant un programme imposé, quand il ne s’agit pas d’outrecuidance, on reconnaît volontiers que la rapidité de l’enchaînement impose la proposition, qui a sa logique, sans bouleverser l’intrigue. Pertinente aussi l’option de faire de l’Opinion Publique une technicienne de surface lancée dans une chasse obsessionnelle aux « saletés » que son activité lui permet de découvrir. On sera plus réservé sur celle qui montre les habitants de l’Olympe en Bibendum dorés de la tête aux pieds et obèses jusqu’à l’impotence ; la vocation comique de ce pittoresque nous a masqué une éventuelle intention politique de dénoncer l’obscénité des privilèges des puissants. La « modernisation » des dialogues par Alain Perroux n’autorise du reste pas cette interprétation, car les allusions à une actualité encore récente – « 49-3 », « merci pour ce moment » - visent seulement à établir une connivence avec le public, comme les « je like » ou « what else » salués par des bordées de rires. Il y aurait là matière à réflexion sur le fait qu’aujourd’hui ces références communes aux spectateurs sont tirées de leur environnement quotidien et non d’un patrimoine culturel mais cela nous entraînerait trop loin. Rien d’étonnant dès lors que la musique d’Offenbach se réduise, pour beaucoup, à son ossature rythmique : les galops déclenchent infailliblement les battements de mains pavloviens, alors que l’entracte qui précède le chœur du sommeil est joué dans un brouhaha qui dure. Sans doute parce que, puisque des machinistes enlèvent à vue les meubles du hall pour dresser la table du conseil d’administration de l’Olympe, beaucoup semblent croire que ce qu’on entend n’est pas de la musique à écouter.

Pourtant Jérôme Pillement a manifestement travaillé, avec les musiciens de l’Orchestre national de Montpellier Languedoc-Roussillon, les passages purement orchestraux, car tous, de la courte ouverture aux entractes précédant le boudoir de Pluton et la scène finale aux Enfers, séduisent par le soin et la justesse avec laquelle les intentions du compositeur sont respectées et rendues, qu’elles soient archaïsantes ou pittoresques. Sans doute la musette à la Rameau tend-elle davantage vers la bourrée, mais globalement toute la séduction et toute l’expressivité de ces moments musicaux, où Offenbach invoque des modèles dont il voudrait être le pair, sont restituées. C’est dans les scènes où l’orchestre accompagne les chanteurs que parfois le charme se perd, soit que certains instruments sonnent un peu trop agressivement, soit que le niveau sonore tende à couvrir les chanteurs et à rendre inintelligible leur chant. Mais la fosse entièrement ouverte a peut-être sa part de responsabilité. L’Eurydice d’Alexandra Hewson, à la projection limitée sauf dans le registre suraigu, notable mais dépourvu de la facilité d’une Natalie Dessay dont le personnage semble s’être inspiré, fait de son mieux mais manque un peu d’abattage. Mercure est le seul, probablement du fait de ses courses incessantes, à échapper aux amas adipeux, mais la difficulté redoutable du rondo-saltarelle de son entrée semble excéder l’agilité et la rapidité d’élocution de Samy Camps au détriment de la clarté. Tous les autres interprètes sont des plus satisfaisants, à commencer par les déesses, la Junon jalouse et bâfreuse de Lisa Barthélémy, la Diane déterminée, sentimentale et bien chantante d’Anaïs Constans, et la paradoxale Vénus hottentote de Marie Kalinine. Belle composition de Jennifer Courcier, Cupidon remarquable de fraîcheur et d’élan. Le créateur du rôle de John Styx avait un physique hors du commun qui le rendait déjà comique ; est-ce parce que ce n’est pas le cas d’Yves Coudray qu’il est vêtu en porc-épic ? Il cisèle en tout cas son texte, chanté et parlé. C’est le propre aussi de Doris Lamprecht, aussi affirmée scéniquement que vocalement en Opinion publique, dans son air d’entrée comme dans son duo avec Orphée. Sébastien Droy incarne avec élégance le musicien, qui semble ici courir le cachet dans l’hôtel pour le plus grand plaisir des auditeurs, clients et personnel confondus, rassemblés autour de lui comme les bêtes autour du personnage mythologique. Frank Leguérinel semble s’amuser infiniment à jouer ce Jupiter ventru : on retrouve avec plaisir cette classe inaltérée qui caractérise chacune de ses interprétations et qui résiste à certains jeux de mise en scène tendancieux, ainsi que la clarté lumineuse d’une diction élégante et l’impeccable projection. Un maître chanteur ! On lui associera Loïc Félix, dont les qualités identiques font de son Aristée/Pluton un régal de tous les instants, aussi bien vocalement que scéniquement, tant son interprétation est fouillée dans les moindres détails. Ils recueillent un triomphe mérité, ainsi que les choristes, fort engagés y compris dans la chorégraphie de Yara Travieso, qui ne se réduit fort heureusement pas aux habituels déhanchements si elle ne va pas jusqu’à reconstituer le menuet de Jupiter.

L’assistance était fournie et le succès populaire est plein et entier. Objectif atteint pour les promoteurs de Folies d’O. Sera-t-il le dernier dans ce cadre institutionnel ? A suivre…

 

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