In persona Christie

Passion selon Saint Jean (BWV 245), Bach - Paris (Philharmonie)

Par Claire-Marie Caussin | ven 19 Avril 2019 | Imprimer

Après un passage par Baden-Baden en mars dernier, William Christie était de retour à la Philharmonie de Paris avec – vendredi saint oblige – la Passion selon Saint Jean de Bach.

Si la représentation allemande avait quelque peu déçu, la magie opère dès les premières notes de cette Passion parisienne ; car oui il est un peu question de magie lorsqu’on entend une œuvre de près de 300 ans interprétée avec tant de ferveur, sans avoir pris la moindre ride.

Il faut dire que William Christie s’empare – littéralement – à bras le corps de la partition. Le geste est ample, presque démesuré, nerveux, mais les chanteurs ne tombent pas pour autant dans le piège de l’agitation : l’énergie transmise par le chef devient intensité, concentration, présence, tout en sobriété et sans démonstration. Des conditions idéales pour se mettre à l’écoute du récit de l’Evangéliste.

Ce dernier prend ce soir la voix de Reinoud Van Mechelen : le ténor possède un timbre extrêmement lumineux, et parcourt sans faillir la totalité de l’oratorio. Tout imprégné de ce qu’il chante, aussi véhément dans le drame que délicat dans l’apaisement, il se révèle un interprète hors pair pour ce rôle grâce à une diction allemande irréprochable et une vraie sensibilité au texte.

Face à lui, Alex Rosen est un Jésus à la voix sombre, grave, autoritaire, mais déjà hors du monde. La basse, dans son chant comme dans son attitude, donne une profondeur remarquable au Christ, dont on ne saurait dire s’il est plus humain ou divin.

Les dialogues avec le Pilate de Renato Dolcini n’en sont que plus saisissants, tant celui-ci met d’énergie dans les paroles qu’il prononce, servies par une voix qui se plie à toutes les exigences de la partition, y compris les traits les plus sinueux.

Si les trois autres solistes n’ont pas de rôle à proprement parler, Bach ne leur demande pas moins des qualités vocales de premier ordre. Le timbre ténébreux de la contralto Lucile Richardot se fond magnifiquement parmi les vents durant son premier air, tandis que la soprano Rachel Redmond met sa voix claire et bien centrée au service des ornements et des pages plus lumineuses de l’œuvre. Enfin, le ténor Anthony Gregory s’empare avec une aisance et une ardeur formidables de ses airs et de son arioso, mêlant la limpidité du chant et l’engagement dans la diction.

Avec des solistes d’une telle qualité, et un chœur homogène et habité par le récit, William Christie peut s’en donner à cœur joie en termes de nuances et de musicalité, d’autant plus que l’orchestre se plie à toutes ses indications et que le continuo se révèle d’un soutien sans faille aux chanteurs.

La deuxième partie atteint ainsi des sommets d’intensité : quittant la rhétorique du début de l’œuvre, le drame s’intensifie et se théâtralise. La gestuelle du chef devient plus souple, dessinant plus qu’elle ne dirige, mais l’énergie de tous est croissante ; l’émotion aussi.

Renato Dolcini nous offre ainsi un magnifique « Betrachte meine Seele », tout en piano, presque susurré, d’une douceur extrême ; Lucile Richardot chante un « Es ist vollbracht » d’un désespoir et d’une chaleur poignants ; et que dire de ce bouleversant récitatif de Jésus confiant son disciple à sa mère, où la voix d’Alex Rosen est déjà presque éteinte.

Les musiciens n’ont pas seulement rendu justice à la musique de Bach, intellectuelle, exigeante : ils ont rendu justice à la ferveur qui animait le compositeur, à ce qu’il y a de plus immédiat et de plus prenant dans son œuvre. Au service de la musique et au service de l’émotion : ce soir nous avions un peu de Bach en la personne de William Christie.

 

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