Le triomphe de l'audace

Pelléas et Mélisande - Bordeaux

Par Maurice Salles | ven 19 Janvier 2018 | Imprimer

Si le titre n’était déjà pris et tristement célèbre, « le triomphe de la volonté » serait bien la formule idéale pour caractériser cette nouvelle production de Pelléas et Mélisande à l’Opéra National de Bordeaux. Alors bornons-nous à saluer l’audace victorieuse de ses acteurs. On voudrait, pour en rendre compte, donner à sa prose la fluidité, la mobilité, la diversité de la composition de Debussy. Faute d’y parvenir, on dira sans barguigner tout le bonheur que nous a donné la soirée, alors même que nous ne l’abordions qu’avec réticence. La rhétorique séduisante destinée à justifier la présence de l’orchestre sur la scène de l’auditorium de l’Opéra national de Bordeaux par un souci de fidélité à la partition de Debussy nous avait semblé destinée à noyer le poisson : faute de moyens financiers suffisants pour une production scénique, la version annoncée avec les interludes conçus par le compositeur avant que le passage à la scène ne l’oblige à les rallonger serait en fait une énième version de concert.  

Si c’était le projet initial, ce n’est pas le résultat final, et la contrainte supposée a été victorieusement contournée puisque le concert est devenu un spectacle. Disons-le bien haut et fort, nous avons assisté à une représentation théâtrale d’une très haute intensité, née du talent et de l’intrépidité conjugués. En moins de trois semaines Philippe Béziat et Florent Siaud ont conçu une véritable mise en scène pour un espace dont ce n’est pas la destination. En arrière et à l’avant de l’orchestre ils ont installé des praticables d’une largeur suffisante pour y faire circuler les personnages . Celui du fond de scène, en surplomb des musiciens, place les chanteurs derrière mais au-dessus de l’orchestre. En toutes circonstances ils sont au mieux pour se faire entendre, et cela mérite d’être souligné. Un rideau de tulle noir en deux parties amovibles sépare l’espace scénique de la salle. Ouvert ou tiré, ou à peine soulevé, il permet de passer sans interruption d'une scène à l'autre et justifie par la démonstration le choix d'interpréter l'oeuvre en la purgeant des mesures supplémentaires que Debussy avait dû ajouter pour permettre les changements de décor. Il reçoit, ainsi que les panneaux placés à l’arrière de l’orchestre, le flot des images du designer-vidéo Thomas Israël. Certaines visent à représenter le monde physique, comme la dense forêt initiale, ou les flots agités, ou les parois des souterrains, ou encore les hautes salles du château, où les corniches des encadrements se mêlent aux reliquaires, et où des vestiges de fresques peut-être médiévales sont la trace indéchiffrable d’un long passé. D’autres sont plus mystérieuses : illustrent-ils les fantasmes des personnages, ces regards qui semblent les épier, dans cet univers où règne le soupçon ? Il n’est jusqu’à la chevelure qui ne semble naître d’une comète et soit ainsi en correspondance avec les affinités vers Baudelaire et Edgard Poe. Certes, certaines projections peuvent agacer, car l’imaginaire du concepteur semble parfois s’imposer sans nécessité, tant la musique est expressive. Mais jamais elles ne sont en porte-à-faux avec la situation ou le texte, et cela n’est pas non plus un mince mérite !

La garde-robe de Clémence Pernoud participe elle aussi à ce travail d’équipe. Elle habille les personnages selon les codes en vigueur à la fin du XIXe siècle ; peut-être aurait-elle pu rendre manifeste l’étrangeté de Mélisande par son costume dans sa première scène, et faire rentrer Geneviève dans le rang, parce que sa crinoline en fait une parente d’Odette de Crécy restée fidèle dans ses vieux jours aux toilettes de sa jeunesse. D’autant que Sylvie Brunet-Grupposo propose une interprétation pour nous originale : où nous attendions une femme devenue, en quarante ans, la proie du château et l’incarnation de la soumission et du conformisme, elle suggère, par des regards, des sourires, des mouvements à peine esquissés, qu’elle a perçu l’attirance réciproque entre Pelléas et Mélisande et qu’en silence elle s’en réjouit peut-être. C’est très singulier et cela ajoute à l’intérêt théâtral. Evidemment les lumières réglées par Nicolas Descôteaux constituent un élément fondamental de la réussite du spectacle, et elles accompagnent sans le moindre hiatus toutes les situations, en symbiose avec les vidéos et avec l’orchestre.

Ces tours de force techniques – réalisés, rappelons-le, dans un délai largement inférieur à la durée habituelle des répétitions pour une production scénique, s’accompagnent d’une autre triple prouesse, celle accomplie par les trois prises de rôle. Sylvie Brunet- Grupposo et Jérôme Varnier ont déjà été ici ou là Geneviève et Arkel, la première avec son timbre ambigu et son tempérament, le second avec sa voix profonde et sa musicalité, et leur expérience leur permettait de s’adapter à l’évolution du projet sans peine. En revanche, on ne peut qu’admirer l’intrépidité des interprètes de Mélisande, de Pelléas et de Golaud qui ont dû mémoriser leurs rôles et apprendre à les jouer. Cette épreuve pour leur talent, ils la surmontent tous trois sans que jamais l’on sente ce qu’il a pu leur en coûter. C’est une étonnante et envoûtante impression de « sur-le-vif » qu’ils donnent, probablement guidés par une direction d’acteurs attentive à faire parler leurs corps, puisqu’aussi bien les personnages sont rarement éloquents et que leurs paroles ne disent pas toujours ce qu’ils sentent.  Ce sont des riens, un pied tourné, une tête baissée, un tassement sur soi, mais ils animent d’une vie organique ces échanges où l’essentiel est comme indicible. Et rarement nous avons senti autant la violence de Golaud envers Mélisande comme un défi vainqueur à l’Otello de Verdi.

Sans idée de hiérarchie, car nous les confondons tous trois dans une même admiration, Chiara Skerath est Mélisande dès son apparition, dans sa fragilité, mais elle saura lui donner la dimension d’une femme, jamais provocante, peut-être traumatisée par les sévices qu’elle a fuis, en jouant de sa voix ductile et néanmoins assez charnue, jusqu’à l’amenuiser dans la scène finale où elle s’éteint. L’unité de l’interprétation vocale et théâtrale en fait d’ores et déjà une des grandes titulaires du rôle. De Golaud, Alexandre Duhamel a la stature imposante ; passées les premières répliques, un peu plus rogues que nécessaire, il accomplit lui aussi un parcours sans faute, dont il faudrait détailler chaque étape, dont les plus saillantes sont évidemment la scène de la fenêtre, ou la scène finale, où son corps recroquevillé exprime le tourment avant même qu’il s’exhale dans la voix. Sans nous faire oublier d’autres interprètes, il se hausse d’emblée au niveau le plus haut. Et c’est la même satisfaction que nous a donné le Pelléas de Stanislas de Barbeyrac ; avec la même subtilité vocale et théâtrale que ces deux partenaires, il fait oublier le débat ténor-baryton et captive par une incarnation que sa sensibilité nourrit d’une sincérité apparemment immédiate dont on oublierait facilement qu’elle est aussi le fruit d’une composition. Tous trois remportent haut la main la gageure de faire sonner vrai, quasiment naturel, ce qui est le comble de l’artifice. Il serait injuste d’oublier Maëllig Querré, issue de la jeune académie vocale d’Aquitaine, qui débutait elle aussi dans le rôle d’Yniold, et le chevronné Jean-Vincent Blot dans les rôles du médecin et du berger, ainsi que le choeur invisible des marins, aussi lointain que mystérieux.

Sous sa double casquette de directeur de l’Opéra national de Bordeaux  et de chef d’orchestre, Mark Minkowski a le triomphe modeste, et pourtant il pourrait pavoiser. Sa décision téméraire de transformer en version scénique les concerts prévus a débouché sur une réussite indiscutable et mémorable, à la mesure des risques pris. Sa direction a la netteté d’un Boulez et le lyrisme d’un Engelbrecht ; il réussit la synthèse de la clarté et de la fusion, obtenant des musiciens de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine une exécution à la fois vibrante et précise, où certains détails généralement inaperçus, comme les échos d’antienne médiévale, sont autant de révélations sur la richesse infinie de la composition. Il imprime à sa lecture une vigueur qui, sans méconnaître les incessantes variations des tons et des rythmes, fait litière des approximations sur un Debussy à confiner dans le flou. Un seul regret pour finir : il n’y a plus qu’une date (ce dimanche, 21 janvier) pour s’enivrer de  cette exceptionnelle production. 

 

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