Rouleau compresseur d'émotion

Peter Grimes - Zurich

Par Pierre-Emmanuel Lephay | jeu 29 Mai 2014 | Imprimer

Cette production zurichoise de 2005-2006 de Peter Grimes a fait l’objet d’un report en DVD. A la vue de celui-ci ou de cette reprise sur scène, on se demande si un simple CD n’aurait pas suffi tant la partie scénique de David Pountney peine à convaincre. Le parti pris de placer des villageois constamment sur le plateau comme témoins (sinon espions) de tous les événements qui se déroulent dans ce petit village de pêcheurs relève de l’enfermement, voire de la claustrophobie. C’est une idée qui se défend, mais la réalisation nous en paraît maladroite : ces choristes juchés sur des chaises jusqu’à 6m de hauteur deviennent à la longue tant lassants qu’envahissants et le décor unique, d’où est presque totalement exclue la mer (ce qui est tout de même un peu gênant), n’est pas très beau et offre même une impression de fouillis assez désagréable. Et ce ne sont ni les éclairages, pas très heureux, ni la projection de 2 demi-lunes (pourquoi 2 ?) en fond de scène qui arrangent cette impression de bazar…

 

Reste une direction d’acteurs assez efficace pour permettre de faire vivre tout ce monde sur le plateau et d’offrir quelques beaux moments de tension. Des incongruités viennent cependant gâcher cet ensemble déjà bien fragile : la scène finale par exemple voit Peter Grimes amener un mat de bateau sur son épaule (telle une figure christique) puis le planter sur un ponton qui se met à bouger comme un navire dans une tempête ce qui est peu logique puisqu’à ce moment-là, Grimes est en principe sur terre et regagne ensuite son bateau (soit exactement l’inverse de ce que l’on voit ici…). Musicalement, en outre, cela fait beaucoup de mouvement pour une musique très statique. Mais ce qui n’est ici qu’un contresens devient d’un goût douteux lorsque, sur le dernier accord de l’œuvre, tout le chœur écarte les mains en levant les épaules d’un air de dire « on n’y est pour rien », ce qui casse complètement l’édifice puisque le drame évoque de manière on ne peut plus claire le rejet manifeste et volontaire d’un individu par une foule aveuglée par la haine et la peur de la différence.


Peter Grimes Opernhaus Zürich © Suzanne Schwiertz

Tout cela ne gâche cependant pas trop le plaisir musical que l’on ressent, et celui-ci est intense tant la distribution renferme de trésors et tant la fosse dipose d’un chef extrêmement énergique. Car c’est une lecture très « physique » qu’offre Erik Nielsen à la tête d’un Philharmonia Zürich dans une forme superlative, une lecture qui vire parfois à la course aux décibels (mention spéciale aux chœurs, néanmoins superbes), mais qui ne manque pas de panache dans les scènes de tension (et elles sont nombreuses). Peter Grimes cependant, c’est aussi de la poésie, de la finesse, une orchestration raffinée, et l’on n’en a pas toujours pour son compte de ce côté-là. Sous un tel rouleau compresseur, l’émotion peine à poindre…

 

Ainsi, ce n’est guère que dans son dernier air (le sublime « Embroidery in childhood was a luxury of idleness ») qu’Emily Magee arrive à faire monter les larmes. Son soprano plutôt charnu convient-il par ailleurs au personnage d’Ellen ? La chanteuse sait cependant en user de telle manière qu’elle se montre tout à fait crédible tant vocalement que scéniquement. Le souvenir d’une Felicity Lott (au disque) ou de Jennifer Smith (sur scène à Strasbourg en 1999) restent cependant des références insurpassables dans la mémoire du lyricomane chanceux… Le ténor de Christopher Ventris est par contre idéal pour le rôle de Grimes et si l’on y ajoute la beauté du timbre, le chant soigné, la force de l’incarnation (superbe scène finale), on tient là une très grande réussite. Plus fatigué semble en revanche le Balstrode de Jan-Hendrik Rootering dont la voix est élimée et grise. Le personnage s’en accommode cependant sans trop de peine. Il faut noter en outre une remarquable distribution des seconds rôles dont émergent une formidable Felicity Palmer qui campe sans forcer le trait la vieille et pudibonde Mrs. Sedley, le très bon Révérend de Tobias Hächler et, encore une fois, l’extraordinaire Benjamin Bernheim qui ne cesse d’émerveiller à chaque fois qu’on l’entend par la beauté de la voix et un chant merveilleusement délié avec des aigus rayonnants.

 

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