Le crépuscule radieux

Quatre derniers Lieder, Diana Damrau, Kirill Petrenko - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | lun 12 Septembre 2016 | Imprimer

Rentrée parisienne symphonique au Théâtre des Champs-Elysées avec, intercalée entre une ouverture épaisse des Maîtres chanteurs de Nuremberg et une Cinquième de Tchaïkovski inévitablement placée sous le signe du fatum, cette offrande aux amateurs de voix : Vier letzte Lieder.

Des quatre mélodies composées par Richard Strauss au soir de sa vie, on connait l’histoire : la mise en musique d’abord du poème d’Eichendorff « Im Abendrot » suivie de « Frühling », « Beim Schlafengehen » et « September » sur des vers de Hermann Hesse ; le choix fait par l’éditeur après la mort du compositeur de ne pas respecter l’ordre de composition mais d'opter pour une progression temporelle de manière à placer en fin de cycle l'émouvant adieu qu'est « Im Abendrot » ; la création flamboyante de l’œuvre à Londres, le 22 mai 1950, par Kirsten Flagstad et le Philharmonia Orchestra sous la direction de William Furtwängler. On a abondamment commenté la sérénité lumineuse de ce crépuscule musical ; l’absence d’angoisse existentielle, surprenante de la part d'un homme qui s’apprête à tourner la dernière page ; l’ultime hommage à la voix de soprano, le romantisme tardif et la nostalgie de ce que Zweig appelait « le monde d’hier » ; le climat sonore voluptueux, encore une fois inattendu chez un vieillard censément revenu de toute volupté. Le succès non démenti de la partition depuis sa création n’est-il pas d'ailleurs imputable en partie à la quiétude satisfaite de ce chant du cygne ? Avec Vier letzte Lieder, Richard Strauss nous offre la mort que nous choisirions s'il nous était possible de la choisir : douce, apaisée, mélodieuse, céleste déjà. 

Précédée d'une rumeur flatteuse – à Milan le 5 septembre dernier, Lucerne le 7 –, Diana Damrau ajoute à son tour à son palmarès ce digest testamentaire des héroïnes straussiennes, sans esbroufe, avec les moyens qui sont les siens. Depuis son dernier récital, au Palais Garnier la saison passée, on sait combien l’univers du Lied lui est familier avec ce que cette familiarité signifie de précision et d’articulation du texte. De fait, chaque vers et, à l’intérieur de chacun d’entre eux, chaque mot, sont travaillés sans que le travail soit perceptible. On sait aussi la place qu’occupe le belcanto dans son parcours avec ce que cette science du chant implique d’agilité, de dosage des effets et de maîtrise du souffle. Et, là encore, on admire la manière dont la technique vient au renfort de l’expression : les vocalises souples et déliées de « Frühling » imitant le chant des oiseaux ; les phrases longues étirées à l’infini comme si pour les chanter, il n’était pas nécessaire de respirer ; les sons suspendus au-dessus de l’orchestre, enflés ou diminués. Aurait-on jamais imaginé qu’il était possible de glisser dans Vier letzte Lieder autant de messe di voce ? On sait la musicalité, le rayonnement lunaire d’une voix d’abord légère qui s’est peu à peu étoffée sans que la pureté de l’aigu ne se soit (trop) altérée. C’est cet éclat vif-argent que la soprano offre à ces quatre derniers Lieder usuellement mordorés : une jeunesse radieuse, une fraîcheur décomplexée, le sourire de Sophie sans les rides – et les graves – de La Maréchale, sans l'ampleur épanouie d’Ariane, sans la mélancolie poudrée de Madeleine – la Comtesse de Capriccio – et sans, hélas, à la toute fin de « Im Abendrot », les 21 grammes du mot « Tod » – le poids de l’âme –, inaudible de la première rangée du premier balcon.

Est-ce à dire que le Bayerisches Staastorchester, dirigé par le désormais célèbre Kirill Petrenko, jouait trop fort ? Non, le futur directeur musical du Philharmonique de Berlin connaît trop bien son métier pour ne pas savoir régler précisément la balance. La démonstration semble cependant vouloir l’emporter sur l’émotion dans ce qui finit par s’apparenter à une vaste symphonie pour voix et orchestre. Du son – et du beau –, soulevé, malaxé, fusionné avec au sein de la masse sonore – et c’est admirable ! – chaque instrument encore distinct – et quels instruments ! Mais à cet étalage narcissique de technicité, nous ont manqué les vertiges de l'éternité.

 

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