La sage progression d'une jeune étoile

Récital de Jakub Józef Orliński - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | dim 04 Juillet 2021 | Imprimer

Depuis sa révélation au public, voilà moins de cinq ans, Jakub Józef Orliński suit la sage progression d’un artiste projeté très tôt sur scène et qui cherche à être plus qu’une étoile filante. Ce n’était pas la première fois que nous l’entendions en salle et pourtant cette projection nous étonne encore : sans focalisation excessive, la résonnance surprenante de cette voix en fait la singularité ; laquelle se trouve gommée au disque, où la monochromie de son timbre (courante chez les contre-ténors) est surexposée. Ce n’est pas le tout de sonner, il faut aussi séduire : s’il y a quelques mois encore, le jeune artiste se cantonnait prudemment aux arias élégiaques, on est heureux de constater ce soir qu’il s’attaque dorénavant avec bonheur à de la voltige vocale autrement plus risquée. Mais celle-ci se garde de prendre de la hauteur, le registre aigu est encore le talon d’Achille du contre-ténor au médium riche et puissant et prodiguant largement les plus beaux graves de sa catégorie. Tout comme Max-Emmanuel Cencic, c’est dans les notes des castrats mezzo et non soprano que cet épigone veut tracer sa voie. Les arias retenus ce soir sont tirés soit de ses enregistrements, soit de rôles qu’il a déjà abordés à la scène. Il est accompagné, pour une fois sans discrétion excessive, par Il Pomo d’Oro, dirigé avec beaucoup d’adresse par son premier violon, Zefira Valova. Les morceaux orchestraux retenus sont suffisamment originaux et dignes d’attention pour être soulignés.

Le programme de la soirée commence avec le plus célèbre aria de Tolomeo : triste entrée pour un récital, le contre-ténor le reconnait lui-même (n’hésitant pas à s’adresser au public entre les numéros), mais superbe démonstration de maitrise vocale : la projection est souveraine, les contrastes de volume abondent, les graves sur « a chiamar » sont splendides, et la saisissante extinction du personnage avant la fin de l’aria est très bien rendue, en un dernier sursaut. On regrettera simplement une cadence un peu trop forte, en contradiction avec l’entropie de l’air.

Suit le très bel aria d’Unolfo : Jakub Józef Orliński y fait montre d’un vocabulaire belcantiste plus riche qu’auparavant. Néanmoins, le tout manque encore un peu de surprise et d’originalité et son jeu de scène reste assez guindé. L’acteur est investi mais encore vert, le chanteur très doué mais encore trop scolaire. On le constate de nouveau avec le long « Cara sposa » de Rinaldo, à l’expressivité trop monolithique, extérieure voire adolescente, pour renouveler l’attention à chaque reprise. Ses poses sont toutes faites et pas assez vécues. Même si cette voix de tête qui ne sent jamais l’artifice se suffit à elle-même, l’émotion s’en trouve limitée, voire bloquée par des aigus souvent hululés et dont la puissance excessive détonne. Trop d’éclat et pas assez d’intimité. Dans le virevoltant « Furibondo spira il vento » de Partenope, la conduite est là encore aussi exemplaire que peu vertigineuse, loin hélas du texte. De plus, cette superbe projection s’atténue fortement dans les passages où la prosodie s’accélère. Les deux airs de Tolomeo qui suivent retrouvent cette voix étonnamment idéale pour l’élégie ; étonnamment car ce n’est pas par défaut de virtuosité ou de projection, comme on réserverait le répertoire de chambre à une voix trop délicate pour remplir un opéra. Messa di voce, à la conclusion un peu rapide, et trilles, discrets, confirment que le breakdancer aime essayer de nouvelles figures, mais qu’elles s’intègrent encore mal à l’efficacité dramatique de l’instant. Sur les planches, il est toujours plus acrobate que danseur.

« Can you Handel this ? » Par cette boutade, l’artiste nous présente les airs plus rares qui ne sont pas de la main du Saxon ce soir. L’air de Scipione il Giovane de Predieri le voit aligner des vocalises tortueuses et enfin grisantes. Quant au « Che m’ami ti prega » d’Orlandini/Mattheson, il y fait briller la liquidité de ses vocalises et des effets belcantistes, pour beaucoup improvisés, qui sont autant d’illustrations de la folle arrogance du futur empereur, sans verser dans la démonstration vaine.

Généreux, alors qu’il donnait ce concert deux soirs de suite, il offre trois bis au public. Un « Agitata da fiere tempeste » de Riccardo Primo dont la royale tenue sied parfaitement à l’audace très écrite du chanteur. Un très agréable « Chi scherza d’un amor » de Boretti, et enfin la reprise du « Furibondo spira il vento », bien plus animée et ravageuse que lors de sa première exécution. Preuve qu’il faut laisser le temps à cette voix de se chauffer, à cet artiste de s’élever.

 

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