Quand l'évidence succède à la brillance

Récital de Sandrine Piau - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | sam 19 Janvier 2019 | Imprimer

Quatre ans après son dernier récital avec le même ensemble en ces lieux, Sandrine Piau revient avec la même formule mêlant raretés baroques et arias plus connus de Haendel. On est encore dubitatif sur le choix de certains airs qui ne mettent pas vraiment en valeur ses qualités vocales, mais sa prestation est d’une excellence coutumière, après de 30 ans de carrière. On émet aussi des réserves cette fois sur le Kammerorchester Basel qui l’accompagne : certes ils sont en nombre respectable (une vingtaine), certes on les sent animés d’un véritable amour pour cette musique. Les concerti grossi de Torelli sont joués avec finesse, mais cela reste de la musique aussi aimable qu’oubliable. L’ouverture de Cleofide est terriblement ampoulée, privant son premier mouvement de tout l’allant qui devrait nous griser. Heureusement, ils sont d’excellents accompagnateurs et on sent notre héroïne en parfaite confiance.

Dans l’air de Leo, où elle incarne une mère éplorée, elle ne manque ni d’intensité ni de technique, mais d’envergure dans le medium, surtout en début de concert lorsque la voix est peu chauffée. La cadence vient cependant rappeler à quel point son registre aigu reste assuré. La sensualité morbide et séduisante de l’Angelica de Porpora ne lui convient guère mieux car, avec les années, sa voix naturellement minérale a perdu en ductilité, et le morceau lui est trop peu familier pour qu'elle le rende assez chaleureux. Heureusement la première partie se conclut avec le magnifique air du Ruggiero de Hasse, dans lequel l’ampleur de la rage désespérée du personnage s’incarne dans un canto di sbalzo parfaitement exécuté, ouvrant sur des vocalises belliqueuses. Certes on peut toujours déplorer l’absence de trilles, mais on la sent portée par cette écriture qui, pour galante qu’elle soit, n’oublie jamais de saisir une vérité psychologique.

Celle qui nous confiait être de nature assez triste, et davantage se reconnaitre dans les affects douloureux que dans les gazouillis, s’attaque après l’entracte à des pièces dans lesquelles elle est plus entière. Le « Smanie d’affano » de Porpora d’abord, où elle se montre aussi bouleversante que Karina Gauvin, mais dans une vision moins plaintive. Son désespoir est attendri par des accents plus doux sur « consolorami » qui font écho au balancement rythmique de la mélodie. Comme une berceuse appelant la mort plus que le sommeil.

Viennent enfin les arias de Handel : « Sen vola lo sparvier » d’abord, qu’elle avait déjà interprété à Beaune il y a 20 ans. Il ne faut plus attendre les aigus piqués émaillant le da capo, et il faut reconnaitre que les vocalises sont moins liquides qu’autrefois, mais quelle maitrise toujours remarquable ! Il faut la voir chanter cela comme en badinant, le corps un peu raidi comme à son habitude, mais avec un sourire qu’elle communique au public. Avec « Ah crudel », celle que l’on aurait plus immédiatement associée à Almirena démontre qu’Armida pourrait bien aussi être dans ses cordes. Que ce soit pour cette plainte ou le « Molto voglio, molto spero » qui la voit darder des regards provocateurs à la hautboïste concertante (et d’ailleurs un peu défaillante). Le second bis la retrouve suprême dans la mort d’Acis : il est difficile de décrire une interprétation à la fois si parfaite et si avare d’effets faciles ou remarquables. C’est une forme d’adéquation si parfaite à la musique et à la situation dramatique que l’on ne saurait sur le coup imaginer d’autres options, une évidence.

 

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