La classe et le talent

Récital Joyce DiDonato - Paris (Garnier)

Par Christian Peter | dim 13 Novembre 2016 | Imprimer

C’est un récital placé sous le signe de l’émotion que Joyce DiDonato a proposé au Palais Garnier : tout d’abord à cause du thème choisi, l’abandon, la perte de l’être aimé et la solitude qui en découle, thème dont l’universalité est illustrée par un programme qui aligne des œuvres de compositeurs d’origine et d’époques différentes, ensuite à cause du contexte dans lequel se déroule cette soirée qui commence par une minute de silence en l’honneur des victimes des attentats du 13 novembre 2015. Puis la cantatrice, très élégante dans une robe rouge vermillon, entre sur scène sous les applaudissements nourris de la salle. Dès les premières mesures de la cantate de Haydn Arianna a Naxos, la mezzo-soprano affiche une santé vocale éblouissante. Comment ne pas être subjugué par son timbre fruité, homogène sur toute l’étendue de la voix dont la dynamique lui permet de varier l’intensité en même temps que les coloris, par ses aigus lancés avec insolence et la longueur de son souffle qui paraît inépuisable ? Chacune des séquences de la cantate est caractérisée avec une compréhension aigüe du texte, l’attente anxieuse de l’héroïne dans le premier récitatif, l’inquiétude teintée de mélancolie de l’air « Dove sei mio bel tesoro », l’effroi et le courroux qui s’emparent d’elle devant la fuite de l’être aimé « Ei fugge, ei qui mi lascia in abandono »  et enfin le désespoir qui se dégage de la seconde aria « A che morir vorrei ». Cette interprétation, d’un grand professionnalisme ne souffre aucun reproche et pourtant, elle ne parvient pas à nous combler tout à fait. Tant de perfection nous laisse un peu sur notre faim. On aurait aimé que la cantatrice « se lâche » davantage par exemple lorsque sa fureur éclate dans le second récitatif sur des phrases comme « Ingrato, perché ti trassi dalla morte »ou « spergiuro, infido ».

Joyce DiDonato prend ensuite la parole pour exprimer avec un délicieux accent américain son plaisir et son émotion d’être sur cette scène où elle a tant de souvenirs et sa joie d’être accompagnée par Philippe Jordan qu’elle a connu à Milan lorsqu’il l’a dirigée dans le Rosenkavalier en 2011. Elle raconte le projet qu’ils ont conçu alors, de faire un récital ensemble, projet qui se concrétise enfin, avant d'interpréter cinq Lieder de Richard Strauss qui mettent en valeur son legato impeccable, en particulier dans le superbe « Die Nacht » qu'elle conclut par un aigu pianissimo sur les mots « sie stehledich mir auch ». Suivent « Ach lieb, ich muss nun scheiden »  qui évoque avec mélancolie la séparation de deux amants et, pour finir sur une note apaisée, « Traum durch die Dämmerung » dont le texte dépeint les splendeurs du crépuscule. 

Les trois tonadillas de Granado, plus tragiques, mettent en scène une jeune femme que la mort a séparée de son amant. Malgré un espagnol un rien exotique, la mezzo-soprano les interprète avec une émotion intense et, dans la troisième, fait valoir un registre grave somptueux.

La totalité de la seconde partie est consacrée au cycle Camille Claudel : Into the fire composé à l’attention de la mezzo-soprano par Jake Heggie. Ce compositeur a le vent en poupe aux Etats-Unis où nombre de ses opéras ont été joués avec succès. Le premier d’entre eux, Dead man walking a été créé en 2000 à San Francisco avec Susan Graham et Frederica von Stade. Citons également Moby Dick (2010) qui a eu les honneurs du DVD et, voici tout juste un an, Great Scott avec Joyce DiDonato, tous deux commandés par l’Opéra de Dallas. Le cycle consacré à Camille Claudel a été composé sur des textes de Gene Sheer qui s’est inspiré de la biographie de la sculptrice. Chaque poème porte le nom d’une sculpture à laquelle l’artiste s’adresse, excepté le dernier dans lequel elle remercie sa collègue et amie Jessie Lipscomb d’être venue lui rendre visite dans l’asile où elle a été enfermée. Ecrite à l’origine pour voix et quatuor à cordes, la musique, très tonale, regarde vers le passé. Elle n’est pas sans évoquer les mélodies de la Belle Époque, d’ailleurs le compositeur lui-même dit s’être inspiré du quatuor de Debussy, qui était un proche de la sculptrice. Cette parenté est moins évidente dans la version pour piano qui nous est proposée mais on y perçoit, notamment dans les premières mélodies, quelques réminiscences des Chansons de Bilitis.  

Vêtue cette fois d’une robe en lamé or, la cantatrice s’investit pleinement dans cette œuvre qui met en valeur toutes les possibilités de son instrument et en livre une interprétation poignante, longuement saluée par le public.

Enfin, Joyce DiDonato explique qu’elle souhaite achever la soirée sur une note d’espoir pour l’avenir et nous livre un « Morgen » de Strauss rayonnant, puis devant l’insistance du public, elle accorde un second bis, histoire, précise-t-elle, de finir dans la joie, « La Danza » de Rossini.

Philippe Jordan est un accompagnateur proche de l'idéal, plus inspiré par Strauss que par Haydn dans la première partie. Dans les mélodies de Heggie, son jeu est d'un raffinement extrême en particulier dans les pages dévolues au piano seul.

 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.