A la paix, comme à la guerre

Récital Joyce DiDonato - Versailles

Par Guillaume Saintagne | mer 09 Mars 2016 | Imprimer

Joyce DiDonato chantait mercredi 9 mars à Vesailles des partitions qu’elle n’avait encore jamais abordées et qui feront l’objet d’un enregistrement autour de la Guerre et la Paix dans la musique baroque. Le programme mêlait astucieusement airs célèbres et raretés. On regrette simplement que le thème n’ait pas été fouillé plus en profondeur et serve finalement davantage à justifier a posteriori une collection qu’à la motiver, sauf à considérer que tourments et guerre ou calme et paix sont synonymes. Autre étrangeté : le choix des pièces instrumentales qui forcent la moitié de l’orchestre à quitter la scène en même temps que la chanteuse, assez symptomatique d’un ensemble qui continue de se chercher, ce soir encore. Il Pomo d’Oro est très présent sur les scènes parisiennes depuis quelques mois et révèle des qualités différentes selon le chef qui les dirige. Comme déjà remarqué pour leur Partenope, la baguette de Maxim Emelyanychev hélas, reste trop prudente dans les ensembles et ce n’est qu’à effectif réduit que le chef réussit à sortir son orchestre d’une interprétation assez scolaire voire transparente (« Svegliatevi nel core » étonnamment peu énergique). Fait rare, l’orchestre est même souvent couvert par la chanteuse qui fait preuve d’une toute autre assertivité.

C’est là tout le casus belli stylistique avec Joyce DiDonato. Techniquement c’est souverain : messa di voce parfaitement justes, trilles au cordeau, rubatos à couper le souffle, contrastes de volumes saisissants, focalisation idéale de la voix. On ne lui reprochera pas non plus d’aborder des rôles de soprano (Cleopatra, Susanna), car elle a toujours évolué autour de la frontière floue entre mezzo-soprano colorature et soprano grave, et les Siècles du baroque s'embarrassaient moins de ces distinctions que le XIXe. Non, ce qui nous gêne c’est le manque de raffinement psychologique. Ce n’est pourtant pas un manque d’attention au texte, car la diction est limpide et l’actrice très investie, mais la caractérisation apparaît en deçà de cet investissement. Entre l’adolescent Sesto, la mère Storgè et la reine Andromaca, la première partie donnait pourtant à voir des visages différents. Il nous a semblé entendre trois airs d’un même personnage. C’était déjà le reproche que l’on pouvait faire à son récital consacré aux airs de fureurs de Handel. Où sont les hésitations de Sesto fulminant qui se réfugie presqu'immédiatement dans la berceuse ? Où est, derrière le dégoût, l’effroi de Storgè dans son rêve prémonitoire sur la mort de son fils ?

Que les personnages lui collent à la peau  et l'interprétation en revanche frise l’idéal. Il ne manque qu’une meilleure gradation des effets pour que l'air de l’Andromaca de Vinci soit parfait tant elle excelle à passer de la fureur vengeresse aux regrets les plus amers. Même enthousiasme pour Agrippina, où, bien loin de seulement vociférer, elle réussit à varier la répétition de cette phrase quasi unique « Pensieri, voi mi tormentate » à l’infini, chaque variation vocale illustrant une facette psychologique nouvelle (rage, détresse, folie, hébétude, douleur…).

Pour les airs illustrant la paix, si Purcell lui va comme un gant tant elle prend plaisir à chanter dans sa langue natale et à jouer ces morceaux très théâtraux, Monteverdi vit difficilement en récital, sorti de son contexte dramatique. Quant à Susanna, on n'est pas loin du contre-emploi car la voix, tellurique, peine à s’alléger. Le souffre ne se transforme pas en cristal : il faudrait davantage d’aération, d’abandon pour pouvoir traduire la rafraîchissante mélodie champêtre des ruisseaux que le livret décrit. L’air de Cleopatra la trouve en revanche très agile dans les vocalises aiguës, et malgré un trou de mémoire relevé avec panache (« I got lost in the sea » lance-t-elle, avant de reprendre), elle habite cet air avec toute la joie de vivre nécessaire, même si son timbre évoque davantage la magicienne que la jeune et fraîche héroïne.

En bis, « Lascia ch’io pianga », très investi et dépouillé, emporte les bravos du public qui lui réserve une standing ovation. Quelles que soient nos réserves, il faut admettre que pour un programme qu’elle commence tout juste à interpréter, la qualité d’exécution exceptionnelle méritait amplement de braver la grève des transports.

 

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