Je ne sais si je veille ou si je rêve encore…

Récital Magdalena Kožená - Paris (TCE)

Par Sonia Hossein-Pour | ven 29 Mai 2015 | Imprimer

Schumann, Mahler, Debussy, Messiaen dans une même soirée… Il ne s’agit pas là d’un mirage mais bien plutôt d’un rêve éveillé dans lequel la mezzo-soprano Magdalena Kožená et la pianiste Mitsuko Uchida nous ont offert un programme ô combien rare et exigeant.

Le récital s’ouvre avec les Poèmes de Marie Stuart de Schumann, nourris d’une intimité religieuse et tourmentée à laquelle la mezzo-soprano donne vie avec une profonde humanité, cependant qu’elle demeure encore hiératique dans sa robe couleur d’acier. Et dans cette fausse armure, les failles, les fins de phrase presque essoufflées, lorsqu’elles apparaissent, nous ravissent et nous comblent, parce que l’on se sent à mille lieux de ces sons trop purs auxquels les enregistrements nous ont habitué. Dans son « Abschied von der Welt », écho au « Ich bin der Welt abhanden gekommen » de Mahler, le vibrato serré de la voix, comme pleine de larmes, nous donne à entendre la douleur pudique de cette musique funèbre. Avec les Rückert Lieder de Mahler, l'on revient à ce romantisme taciturne que la mezzo chante avec retenue, nous démontrant encore s’il le fallait qu’il y a aussi dans la souffrance un calme infiniment paisible, une sorte de résignation héroïque.

Quel regret, toutefois, que le charme érotique et insolent des Chansons de Bilitis, qu’elle a pourtant si parfaitement saisi dans son attitude, soit altéré par l’imperfection de la langue française. Et pourtant, lorsqu’elle nous dit, dans les derniers vers de « La chevelure », que son amant la regarda d’un regard si tendre qu’elle baissa les yeux avec un frisson, c’est comme si le Léthé coulait dans ses mots, et alors ces défauts disparaissent, tant elle sait les phrases qu’il faut plus que tout mettre en valeur. Les Ariettes oubliées n’échappent pas davantage à cette prononciation indigente malgré la générosité de son chant et l’intelligence de son interprétation. Enfin, dans les Poèmes pour Mi de Messiaen, dans la continuité du chant debussyste, qu’importe que les aigus ne sonnent pas comme chez une véritable soprano, le timbre est riche, homogène sur toute la tessiture et nous aveugle d’une musicalité sincère.

Quel bonheur cela doit être que de chanter aux côtés d’une si grande pianiste que Mitsuko Uchida. Travaillant ce récital avec Kožená depuis quelques années et rompue ainsi à l’exercice, la pianiste offre un accompagnement qui demeure toujours au service de la voix tout en restant empreint de caractère. Et pour peu que l’on se concentre davantage sur elle, son jeu pianistique apparaît comme un véritable travail d’orfèvrerie, où l’on admire la légèreté du toucher comme l’intériorisation des sons.

Lorsque l’on pense aux succès, aux salles combles que les théâtres réservent à certains artistes qui au demeurant le méritent, on ne peut que déplorer qu’il n’y ait eu, sur un théâtre de 1900 places, que 1000 personnes à s’être déplacées pour écouter, à Paris, un concert qui s’annonçait et se révéla pourtant de grande qualité.

 

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