Le florilège des contrastes

Récital Philippe Jaroussky - Paris (TCE)

Par Brigitte Maroillat | ven 05 Avril 2019 | Imprimer

La pochette de son dernier album Ombra mai fu, dédié à Cavalli, avait attiré le regard et attisé la curiosité. Sur la silhouette évanescente de la sérénissime Venise en arrière-plan, Philippe Jaroussky tient un masque, sorte de patchwork coloré qui semble tout droit sorti du comic strip gainsbourien avec ses onomatopées "pow, woa, sheet !". Ce décorum détonnant rappelle à juste titre l’art de Cavalli de faire de l’Opéra, dans la Venise du 17e siècle, un art populaire du divertissement par des livrets hauts en couleur mélangeant allègrement les styles et jouant sur tous les registres, de la farce au drame. A travers l’expression fluide du recitar cantando, s’exprime ici la noblesse du verbe et la truculence des thèmes dans l’écrin d’un raffinement orchestral. Le récital donné hier soir au Théâtre des Champs Elysées, dont l’album précité est la source inspiratrice, se veut incontestablement un hommage à l’art protéiforme de Cavalli de faire de son œuvre un théâtre grandeur nature. C’est donc dans l’alternance du lamento et du giocoso, de la plainte mélancolique et de la jubilation comique que s’est tissée la soirée au cours de laquelle l’artiste a revêtu une multitude de masques et ce, avec un évident enthousiasme de faire découvrir l'art pluriel d'un talent méconnu: « J’avais vraiment envie de  montrer, toute la variété et les qualités propres de la musique écrite par Cavalli, et surtout les contrastes que l’on trouve au fil de ses opéras tandis qu’ils évoluent scène après scène où l’on voit qu’un lamento peut précéder une scène burlesque ». Dans cet esprit du divertissement cher au compositeur, Il n’est donc dès lors pas étonnant que le récital se soit déroulé sous l’œil des caméras pour une future retransmission télévisuelle et ce d’autant après le succès du même programme à Montpellier et à Avignon. 

Revisitant, en transersal, quinze opéras, Philippe Jaroussky fait à la fois preuve d’éclectisme et d’endurance dans cette chevauchée fantastique à bride abattue dans l’univers de Cavalli. La voix de l’artiste apparait totalement en osmose avec la dramaturgie du compositeur à laquelle l’Ensemble Artaserse confère, sur le plan musical, toutes les nuances et les couleurs requises par l’expression des passions exacerbées tant dans les airs que les Sinfonie. Les musiciens habitent d’ailleurs avec une aisance déconcertante la grande diversité du tissu orchestrale cavallien au confluent de l’Italie, de l’Espagne et de l’Orient. Dans une alternance du drame et de la comédie, un équilibre qui est sans conteste la force du programme, Philippe Jaroussky excelle avec un égal talent dans l’art d’exprimer, par sa grande expressivité, tant la tristesse que la jubilation. Dans le lamento, il nous offre, avec les extraits d’Erismena, d’Eliogabalo et Gli amori d’Apollo, des moments particulièrement poignants dans l’écrin d’une voix pure, homogène, cristalline, qui vient donner corps avec élégance à chaque mot dans un phrasé parfait. Le contre-ténor incarne ces pièces musicales autant qu’il les chante, dans un engagement si profond, et un sens si aigu du détail et des nuances qu’il donne au destin des personnages une amplitude dramatique bouleversante. A cet égard « Io resto solo ?... Misero, cosi va », extrait d’Eliogabalo, en est une éloquente illustration où tout l’art de la mezza voce du chanteur accentue encore cette mélancolie de l’âme. Cette gravité, cette intériorité dans un travail d’orfèvrerie vocale, est ensuite contrebalancée par un registre plus léger que le contre-ténor aborde également avec une dextérité confondante. Dans la fantaisie, il exprime à merveille la sensualité frémissante de l’air « Delizie, contenti » de Giasone où il donne à entendre son art maîtrisé des crescendi, et l’humour décapant de « Che città » d’Ormindo, un bijou de drôlerie où il fait la démonstration d’un véritable talent burlesque. Le chanteur prend un évident plaisir à faire souffler un vent de folie sur scène comme il l’avait déjà fait au disque notamment avec le délectable et inénarrable duo de Callisto avec Marie-Nicole Lemieux, truculente à souhait en Linfea. Et c’est dans le juste prolongement de ce florilège des contrastes que Philippe Jaroussky a construit la conclusion de son concert. Avec trois airs supplémentaires (« Si dolce è il tormento » de Montevedi, « Alcun più di me felice non è » et le lamento d’un Cupidon amoureux de Cavalli), le chanteur continue de tisser un patchwork entre ombre et lumière, éclats de la joie et pénombre de l’âme.

Emouvant, ironique, profond, exubérant à l’image de l’album Ombra mai fu, ce récital capte l’auditoire par sa parure variée lui donnant la saveur d’un délicieux cocktail coloré à consommer sans modération. Dans l’écho de cette soirée réussie, on est d’ailleurs saisi de l’irrésistible envie de réécouter le CD pour prolonger le plaisir d’œuvres rares d’un compositeur à redécouvrir. Philippe Jaroussky a réussi le pari de nous intriguer et finalement de nous enchanter, avec l’art consommé de sans cesse se renouveler dans des répertoires inattendus.

 

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