Pene Pati embrase l'Opéra-Comique

Roméo et Juliette - Paris (Opéra Comique)

Par Christian Peter | mar 14 Décembre 2021 | Imprimer

C’est parfois dans les situations les plus désespérées que naissent les plus grandes réussites, la première de Roméo et Juliette à l’Opéra-Comique, ce lundi 13 décembre 2021 en est un exemple éclatant. En effet les répétitions avaient atteint leur terme lorsque la veille de la représentation, le ténor, testé positif au covid, annule sa participation au spectacle puis, le lendemain, c’est au tour de la soprano de déclarer forfait pour les même raisons. Comment jouer Roméo et Juliette sans Roméo ni Juliette ? Ou plutôt, comment trouver des remplaçants à la hauteur à quelques heures du lever du rideau ?

En fin de compte, c’est un miracle si le problème a été résolu in extremis, comme nous l’explique Louis Langrée avant le début de la représentation. Celle-ci fut électrisante à bien des égards et en premier lieu grâce à l’enthousiasme de l’ensemble des participants. Contrairement à ce qui avait été annoncé dans un premier temps, les solistes n'étaient pas masqués à une ou deux exceptions près. Tous avaient été testés avant le spectacle et le seront quotidiennement. En revanche, les chœurs et les danseurs portaient un masque.

Ce spectacle comporte une particularité, Eric Ruf a importé sa production de la pièce de Shakespeare, donnée à la comédie Française en 2015 et l’a adaptée au livret de l’opéra, une démarche « économique et écologique » comme le souligne le metteur en scène dans le programme de salle.

Le rideau se lève sur un décor constitué de somptueuses façades défraîchies avec des fenêtres en trompe-l’œil et de grandes tours carrées qui délimitent un espace différent au cours de chaque tableau. Ces monuments aux teintes claires évoquent non pas Vérone, mais l’Italie du sud pauvre et aride, peuplée de bandes de jeunes désœuvrés qui s’affrontent périodiquement. Lors du bal chez les Capulet, les Montaigus se cachent dans les lavabos, la chambre de Juliette est modeste, un petit lit, trois chaises et encore un lavabo tel qu’on en trouve dans les mansardes. Dans le tombeau, les corps des défuntes sont disposés debout comme dans les catacombes de Palerme selon Ruf. Une étrange idée qui nuit quelque peu à l'émotion. L’action est située dans les années 50 comme en témoignent les costumes signés Christian Lacroix, notamment ceux des femmes avec leur robes évasées aux couleurs vives et leurs chaussures à talons. Les scènes de bagarres de rues à l’acte trois rappellent le film West Side Story. La direction d’acteurs, d’une grande précision, ne laisse pas un seul personnage livré à lui-même.


Adèle Charvet. Photo de répétition  © S. Brion

La distribution réunit une équipe de solistes homogène, les seconds rôles sont globalement impeccables et bien chantants. A défaut de pouvoir tous les mentionner, citons le Tybalt claironnant de Yu Shao et le comte Capulet au timbre de bronze de Jérôme Boutiller. Contrairement à la tradition qui en fait une nourrice âgée et replète, Marie Lenormand est une Gertrude accorte et juvénile. Le Mercutio de Philippe-Nicolas Martin ne passe pas inaperçu, son air « Mab, la reine des mensonges » joliment interprété capte l’attention. Adèle Charvet est un Stéphano délicieusement androgyne. Elle entre en scène vêtue d’une robe et se transforme sous nos yeux en adolescent espiègle et téméraire. Ses couplets «  Que fais-tu, blanche tourterelle » sont déclamés avec élégance et malice en dépit d’une diction pas toujours intelligible. Le timbre chaleureux de Patrick Bolleire et son registre grave sonore lui permettent de camper un Frère Laurent bienveillant et paternel.

Remplaçant Julie Fuchs au pied levé, Perrine Madoeuf possède une grande voix qu’elle ne semble pas maîtriser totalement en début de soirée comme en témoignent les aigus forte peu plaisant à l’oreille qui émaillent sa valse du premier acte, là où l’on attend davantage de légèreté et de délicatesse. Mais les circonstances dans lesquelles se déroule cette première y sont sans doute pour quelque chose. En revanche, sa diction est tout à fait satisfaisante et ses moyens importants lui permettent d’affronter crânement le redoutable air du poison avec une énergie et un aplomb remarquables.  Sa scène du tombeau particulièrement émouvante lui vaudra une belle ovation de la part du public. Mais le grand triomphateur de la soirée est Pene Pati, arrivé en catastrophe d’Amsterdam où il avait chanté la veille Alfredo dans La Traviata. Pourtant aucune trace de fatigue n’était perceptible dans cette voix ronde et généreuse. Le ténor samoan a campé un Roméo absolument miraculeux de bout en bout, un Roméo qui hantera longtemps notre mémoire. On ne sait qu’admirer le plus dans cette prestation de haut vol, son timbre ensoleillé, l’aisance de ses aigus, sa maîtrise des demi-teintes et de la voix mixte, l’élégance de sa ligne de chant sans parler de son exceptionnelle prononciation du français. C’est une salle en délire qui l’a accueilli lors du salut final.

A la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie en grande forme, Laurent Campellone propose une direction énergique, avec des tempos rapides qui nous entraînent dans une course effrénée vers le dénouement. Si elle ne laisse que peu de place aux épanchements des deux héros, cette battue qui met en valeur les percussions se révèle efficace et théâtrale.

Saluons enfin les excellentes interventions du chœur accentus / Opéra de Rouen Normandie dans leurs diverses interventions.

*Les photos qui illustrent cet article ont été prises le soir de la générale avec la distribution initialement prévue.   

        

 

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