Anita Rachvelishvili, irrésistible Dalila

Samson et Dalila - Monte-Carlo

Par Maurice Salles | jeu 22 Novembre 2018 | Imprimer

C’est devenu une tradition, pour célébrer le fête nationale monégasque, l’Opéra de Monte-Carlo propose un titre représenté en présence du souverain. Cette circonstance particulière entraîne des contraintes de bienséance que Jean-Louis Grinda, à la tête de l’institution maîtrise d’autant mieux qu’il est natif de la principauté. On peut en être témoin avec ce Samson et Dalila dont la bacchanale ne passe pas les bornes de la suggestion et ne s’autorise pas les outrances parfois destinées à titiller la libido des spectateurs. D’aucuns le regretteront et trouveront ce choix pusillanime. Il nous semble plus nettement la preuve de l’intelligence d’un homme de théâtre qui sait s’adapter à son public.

Si le frein a été mis, donc, sur d’éventuelles indécences, aucun moyen n’a été épargné pour faire du spectacle un « grand » spectacle. L’effectif du chœur a été doublé, le décor est majestueux, les costumes sont multiples et souvent somptueux, pour les Philistins, la coproduction entre Monte-Carlo, les chorégies d’Orange et l’opéra de Shanghai joue à plein. La proposition d’Agostino Arrivabene est une structure évocatrice de monuments indistincts, temples anciens porteurs de cicatrices mystérieuses, traces de conflits anciens ou stigmates du temps qui passe. Une pseudo-tente bédouine occupera l’espace central au deuxième acte, aussi aérienne que la trame de Dalila, tandis qu’au dernier acte une immense roue tournera au fond de scène dont l’idole géante de Dagon occupe le centre. Tout, du décor aux costumes, évoque les représentations que l’Europe se faisait de l’Orient lointain, à travers des références relatives à la Phénicie, à l’Egypte ou à l’Afrique noire, dans un syncrétisme désinvolte et séduisant. On voit même, partenariat avec Shanghai oblige, des tuniques chinoises, et des amateurs nous ont soufflé que plusieurs costumes et coiffures sont autant d’hommages ou de clins d’œil à des séries télévisées. Entre judicieux choix des couleurs et compositions minutieuses des ensembles sur scène, avec la contribution des lumières de Laurent Castaingt, l’œil est constamment flatté.


Aleksandrs Antonenko (Samson) © Alain Hanel

On aura compris que la mise en scène de Jean-Louis Grinda ne cherche pas midi à quatorze heures. Comme c’est agréable de ne pas se demander si l’on sera capable de comprendre l’adaptation proposée ! Encore que…Pourquoi avoir ajouté cet enfançon aux allures d’angelot, qui apparaît à la fin du prélude, se plante à l’avant-scène, et sera le moteur de l’action de Samson – c’est après que le garçonnet chuchote à son oreille qu’il entreprend d’organiser la lutte contre les Philistins – avant d’être au final l’agent de la destruction du temple de Dagon ? Mais ce n’est que péché véniel puisque rien ne vient altérer le livret pour le tirer de force vers notre époque. Chacun pourra, s’il le désire, procéder aux rapprochements que l’antagonisme en question et le cadre géographique autorisent, mais rien n’est imposé au spectateur.

Ainsi rien ne s’interpose entre lui et le plaisir musical, que cette représentation dispense largement. Dès l’ouverture on est captivé par la progression maîtrisée du son, que Kasuki Yamada semble avoir dosée en orfèvre. La plainte lancinante qui sera reprise par les chœurs avant de devenir, au troisième acte, l’exorde annonciateur de la catastrophe, il la fait grandir dans une progression qui va de pair avec le volume des chœurs, du murmure résigné à la véhémence, c’est d’une subtilité raffinée et cela nous séduit aussitôt. La tension sera maintenue sans faiblir, peut-être parfois au risque de certaines phrases du chant, mais nous avons aimé cette direction qui s’ingénie à révéler la science de l’écriture sans que le souci du détail nuise au souffle. La réponse de l’orchestre est conforme à sa réputation et à la hauteur de l’enjeu. Il en est de même des chœurs, qui offrent du premier au dernier acte un véritable festival entre la coulisse et la scène, de demi-teintes, d’éclat et de cohésion, une réussite de plus à l’actif de Stefano Visconti.

La chorégraphie signée Eugénie Andrin s’adapte probablement et adroitement aux demandes de l’opéra de Shanghai, dont le ballet participe au spectacle. Les danses pour les éléments féminins sont d’abord limitées à des déhanchements latéraux peu susceptibles de susciter un trouble érotique, et quand les danseuses deviennent des proies pour les danseurs, c’est dans le cadre du rituel autour de l’idole, et alors les éléments masculins font valoir leur souplesse d’acrobates dignes des cirques réputés de leur pays. Le tout s’insère bien dans le spectacle et c’est cette impression d’harmonie qui l’emporte.

Autour du couple vedette, un plateau d’un niveau relevé, à commencer par les trois Philistins, Frédéric Diquero, Marc Larcher et Frédéric Caton. De Nicolas Courjal, le vieillard hébreu reçoit la ferveur nécessaire. Julien Véronèse est un satrape dont la stature impressionnante rend crédible la colère mais qui joue bien la veulerie devant l’offensive de Samson. La voix passe bien sans donner l’impression d’effort. Déjà Grand prêtre de Dagon à Valencia, André Heyboer n’a pas résolu les problèmes qui altèrent depuis quelques mois la qualité de son émission en l’encombrant de sons engorgés. C’est d’autant plus dommage qu’il a pris de l’autorité dans le personnage, dont il fait percevoir l’ambigüité.

Dernier à saluer, Aleksandrs Antonenko doit essuyer, dans le déluge d’applaudissements, des sifflets dont on ne sait pas bien s’ils expriment l’approbation ou le contraire. Auquel cas ils seraient tout à fait injustifiés, la défaillance fugace sur un aigu à la fin du deuxième acte ne pesant rien en regard de la vaillance dont le ténor a fait preuve depuis le début de l’opéra. Un auditeur averti qui l’avait entendu à Paris affirmera le trouver beaucoup plus nuancé, et c’est l’impression qu’il donne, tant vocalement que par un jeu de scène globalement convaincant. Mais sont-ils nombreux, les ténors capables de rivaliser avec le raffinement de sa Dalila ? C’est une étourdissante leçon de virtuosité, de musicalité, d’intelligence, que délivre Anita Rachvelishvili. De « Printemps qui commence » elle fait une caresse intime, de sa voix un ruban de soie, de ses lèvres les mots éclosent comme des baisers, et dans les vertiges de l’orchestre, elle est toujours plus proche, toujours plus offerte, poursuivant son dessein obstinément.  Seule, au deuxième acte, Dalila n’a plus à se contraindre et la puissance vocale peut se libérer, révélant du même coup que la douceur précédente relevait d’une stratégie ; ainsi dans son duo avec le grand-prêtre, le bronze de la voix résonne. Mais quand il faut subjuguer Samson, « Mon cœur s’ouvre à ta voix » est susurré comme une incantation magique et devient un envoûtement qu’elle déroule, déploie, enveloppe autour de lui ; et comme il lui résiste encore, elle devient la victime douloureuse et hautaine, avant d’exulter solitaire en brandissant le scalp. Nous félicitions le responsable des études musicales de l’extraordinaire précision de la composition : avec l’honnêteté qui le caractérise, il en attribua le mérite à l’interprète. Que dire de plus ? Cette Dalila est irrésistible !

 

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