Ceci n'est pas Saul

Saul - Vienne (Theater an der Wien)

Par Bernard Schreuders | dim 18 Février 2018 | Imprimer

« Avis aux producteurs : lâchez un peu Jules et emparez-vous de Saül ! » écrivions-nous après avoir découvert le formidable travail de Barrie Kosky à Glyndebourne. Aucun oratorio de Haendel ne mérite davantage les honneurs de la scène, ils lui sont même indispensables pour que s’épanouisse son extraordinaire potentiel dramatique. Toutefois, pour goûter pleinement le spectacle actuellement à l’affiche du Theater an der Wien, il vaut sans doute mieux ne pas connaître l’ouvrage. C’est tout le paradoxe d’une production très aboutie, sur le plan théâtral et plus encore musical, mais en même temps profondément agaçante et pas seulement pour les gardiens du temple. Les disciples du Regietheater ayant une conception toute relative de l’honnêteté intellectuelle, la publicité comme le programme de salle ne précisent pas qu’il s’agit d’une adaptation libre, fort libre, de Saul…

Apparemment fasciné par les troubles psychiatriques, Claus Guth prend de nombreuses licences avec le drame de Haendel et nous conte une histoire sensiblement différente. Les choses commencent pourtant bien. Au cœur d’une scénographie relativement dépouillée (Christian Schmidt), dominée par un noir et blanc manichéen, le sol lézardé semble refléter les fêlures intimes de Saül, dont la démesure nous est révélée d’entrée de jeu : le roi d’Israël plonge ses doigts dans la glaise et macule un mur avec les quatre lettres de son nom. La douce Michal n’en pince pas seulement pour David, elle exprime tout le lait de la tendresse humaine et prend Saül dans ses bras pour le réconforter, geste plausible et d’une émouvante sobriété. En revanche, lorsque Merab, occupée à condamner les excès de son fantasque père (« Capricious man »), sombre brutalement dans un accès de fureur sinon de démence et lui jette une tasse à la figure, l’incident relève de l’invention pure et nous laisse perplexe. Claus Guth veut-il suggérer que la folie de Saül est héréditaire ? A moins qu’il ne cherche à exacerber les différences entre ses filles.

Néanmoins, les extrapolations auxquelles se livre le metteur en scène trouvent parfois un embryon de fondement dans le livret. Si Merab y fait d’abord preuve de morgue et snobe David, la princesse finit par reconnaître la valeur du jeune homme et admet qu’il possède des qualités qu’elle peut apprécier. Alors que le vainqueur de Goliath confie à Jonathan l’aversion que lui inspire cette altière beauté (« Such haughty beauties »), Michal mais aussi Merab, absentes de cet épisode dans l'oratorio de Jennens, sont convoquées par Guth pour enlacer voluptueusement David, leur frère se joignant bientôt à leurs caresses – sans doute pour expliciter la véritable nature de son inclination à l’endroit du beau berger. Il n’y a là rien de très osé ni de rédhibitoire comparé au traitement infligé à la figure du monarque. Après avoir balafré le visage de son fils avec son javelot (accessoire omniprésent et rare exemple de fidélité littérale), Saül le poignarde d’un coup mortel, or Jonathan est censé périr sur le champ de bataille. Claus Guth va jusqu’à réécrire totalement la scène d’Endor. C’est une soubrette, jusque-là muette et aperçue seulement lors des banquets, qui endosse le rôle de la Sorcière – lequel quitte la tessiture de ténor pour celle de contre-ténor – comme si Saül délirait et prenait sa jeune domestique pour une nécromancienne. Et le voilà qui verse ensuite dans la schizophrénie et devient le prophète Samuel ! Ultime rebondissement étranger à l'argument originel, tandis que le chœur final retentit et l’exhorte à rétablir la puissance d’Israël, David se prend la tête entre les mains, agité de convulsions et manifestement rongé par le même mal que Saül, cet hubris qui lui fait tracer à son tour les lettres de son nom sur le mur où la sorcière en jupon vient d’effacer celui de son prédécesseur. Soutenue par une direction d’acteurs brillante, un sens aigu du rythme et de la tension, jalonnée d’images fortes et parfois très belles, la proposition de Claus Guth fonctionne remarquablement bien, quoiqu’elle tisse une autre trame que celle de Jennens et Haendel.  


Jake Arditti (David), Arnold Schoenberg Chor © Monika Rittershaus

S’il ne fallait noter que la performance musicale, cette version de Saul mériterait assurément quatre étoiles. Directeur des festivals Haendel de Londres et de Göttingen, Laurence Cummings a le vent en poupe depuis quelques années et ne fait pas mentir sa réputation de chef avec lequel il faut compter pour défendre l’œuvre du Saxon. Certes, ses collègues n’ont pas tous la chance de pouvoir diriger une formation du niveau du Freiburger Barockorchester, une des meilleures au monde dans ce répertoire, mais encore faut-il savoir bander l’arc tragique et fédérer les musiciens autour d’une lecture puissante et cohérente, ce que Laurence Cummings réussit haut la main. Il sait brosser large et libérer le lyrisme des pages les plus pathétiques mais aussi innerver le discours quand le drame l’exige, déployant une agogique idoine qui épouse au plus près les fluctuations du sentiment. Superbement incarné et chanté par l’Arnold Schoenberg Chor, le peuple d’Israël volerait presque la vedette au héros du jour, à son nouveau héros, David bien sûr. Il faut dire que Claus Guth n’a pas son pareil pour diriger les mouvements de la foule et imaginer, avec le concours de Ramses Sigl, une gestuelle stylisée mais toujours éloquente qui rappelle d’ailleurs celle de Peter Sellars chez Bach et Haendel. La relation conflictuelle que les sujets développent avec leur souverain et qui structure tout l’oratorio inspire au dramaturge quelques tableaux éminemment suggestifs.

Nous attendions une autre noirceur de grain chez Saul, une âpreté plus marquée, mais la composition de Florian Boesch, à la fois très physique dans la violence et subtile dans la duplicité, se révèle passionnante et culmine dans cet hallucinant dédoublement où il énonce lui-même la prophétie de Samuel. Le fils de Jessé a l’allure sexy et la démarche chaloupée de Jake Arditti, impayable en beau gosse candide que les épreuves grandissent, l’intelligence, le raffinement de l’interprète rachetant le relatif manque de puissance de l’instrument et la crispation de l’aigu. Annoncée souffrante, Anna Prohaska n’en laisse quasi rien paraître et restitue avec une grande justesse l’évolution de Merab dont la vulnérabilité nous étreint délicatement. Quant à Giulia Semenzato, soprano svelte, précis et lumineux, elle rivalise d’élégance en Michal et, elle aussi, nous touche jusques au fond du cœur mais en douceur (« In sweetest harmony » lui revient aussi de plein droit). Ténor de caractère au timbre fort personnel qui ne fera certainement pas l’unanimité, Marcel Beekman confère un relief appréciable au Grand Prêtre, le moindre récitatif s’apparentant à une leçon de déclamation et de style. A contrario, Jonathan hérite d’un organe plutôt séduisant (Andrews Staples), mais son dilemme ne nous touche guère (« No cruel father ») et il peine à exister face à des partenaires autrement concernés. Même la brève, mais intense intervention de l’Amalécite nous fait une tout autre impression. Quentin Desgeorges, voix ample, pénétrante et riche de promesses, l’investit comme si sa vie en dépendait ou plutôt comme si son personnage pressentait le danger – David le terrassera de ses mains (« Impious wretch »), encore une entorse au texte où il ordonne seulement son exécution. Contre-ténor dont le futur roi d’Israël aurait dû hériter l’éclat et la rondeur, Ray Chenez tire habilement son épingle du jeu en Sorcière d’Endor moins inquiétante que ravissante.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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