A trop s'exciter

Serse - Paris

Par Guillaume Saintagne | mer 24 Octobre 2018 | Imprimer

Un an après le concert de Versailles et quelques jours avant sa sortie au disque, ce Serse si prometteur arrive au Théâtre des Champs-Elysées. Prometteur car l’œuvre n’avait jamais connu une distribution si luxueuse, jusque dans ses petits rôles. Dans cette partition archaïsante, Haendel se plait à faire imploser la structure de l’opera seria en de nombreux petits airs étincelant dans une intrigue typique de l’opéra vénitien du XVIIe, pleine de rebondissements et d’ironie dans l’exotique Orient. A part les 3 grands airs du personnage éponyme qui sont régulièrement chantés en récital, tout le reste de l’œuvre recèle de gemmes miniatures aux atmosphères savamment étudiées et surtout contrastées qui permettent de surmonter les répétitions de l’action qui confinent à l’absurde autour des chassés-croisés amoureux de Serse, Romilda et Arsamene. De contrastes, c’est justement ce dont la soirée manque.

A l’orchestre d’abord. Il Pomo d’oro est toujours trop plein d’entrain et son chef Maxim Emylyanychev semble se consacrer entièrement à galvaniser ses troupes, comme si son clavecin était l’aiguillon de ses cavales. Et fouette, cocher ! Tout le monde joue sur le même plan, le tissu orchestral manque de relief et le faible effectif n’aide pas. On est ce soir très pressés. Pour tenir la longueur de cette version quasi-intégrale, l’orchestre se lance dans une course de fond entrecoupée de quelques sprints : l’air d’entrée est ainsi bousculé, tout comme le très beau duetto « L’amerete ? L’amero. », tous les airs langoureux et tristes ou le duo du III entre Romilda et Arsamene où les cordes transforment une fugue en salmigondis filandreux. Conséquence de cette fuite en avant permanente, les couleurs, la variété des airs et de leurs harmoniques sont complètement délaissées au prix de la course effrénée. C’est très vite et énergiquement expédié, cela ne respire presque pas et l’auditeur s’essouffle.


Franco Fagioli (DR)

On avait pourtant réunis ce soir uniquement des chanteurs extraordinaires. Découverte de la soirée Biagio Pizzuti vole la vedette à chacune de ses apparitions dans le rôle proto-bouffe d’Elviro. Sa verve burlesque réjouit lorsqu’il joue les vieilles marchandes de fleur et l’on est stupéfait de l’entendre soudain entonner un air de tempête avec autant de prestance que les grandes basses haendéliennes. A ce propos Andreas Wolf confirme qu’il fait partie de ce club très fermé : ils sont peu nombreux aujourd’hui à tenir ces longues vocalises avec la même qualité d’émission d’un bout à l’autre, et lorsque l’on bénéficie en plus d’un timbre splendide et d’une élocution si élégante, on ne peut qu’applaudir. Pour ses sopranos de filles, on a choisi deux voix proches alors que la tradition veut que l’on confie Atalante à une virtuose plus légère. Mais si la Francesina et la Droghierina avaient semble-t-il des tessitures assez courtes et aériennes, nos deux sœurs ont ce soir des cordes vocales plus charpentées. Francesca Aspromonte enchante par sa présence mutine sur scène et charme par son timbre et l’assise de son émission. On est cependant déçus de l’entendre survoler ainsi ses vocalises et de manquer de piquant belcantiste. Inga Kalna fait preuve de bien plus d’art en la matière, que ce soit dans des trilles impalpables, des pianis vaporeux ou des vocalises toujours parfaitement maitrisées alors même qu’elles charrient un chant ample, très sonore et charnu. Certains pourront trouver ses aigus forte agressifs ; elle fait certes partie de ces voix par essence inquiètes, qui conviennent mieux aux magiciennes ou aux tragédiennes. Quel bonheur toutefois de la réentendre à Paris où elle est si rare ! Du coté des contralti, on a simplement ce qui se fait de mieux aujourd’hui, alors même que ces rôles s’accommodent habituellement de bons mezzo colorature. Delphine Galou est une Amastre racée, toujours plus sonore dans l’aigu que dans le grave très mat, dont le velours caresse cependant nos tympans. Et quel styliste du chant ! Autant d’éloges pour Vivica Genaux qui finit par trouver sa place dans Haendel, et incarne ce soir un Arsamene fougueux et intense. La diseuse fait mouche dans ses nombreux airs plaintifs et son « Si, la voglio » est emporté avec la minutie fébrile qu’on lui connait sur un ambitus vertigineux.

Le roi du canto di sbalzo ce soir, c’est néanmoins Franco Fagioli. Avec ce rôle, il continue de jouer les réincarnations de Caffarelli, et il se prend presque trop au jeu. Spectaculaire, osant des sauts d’octaves délirants, surchargeant la portée de coloratures retorses, et ce sans rogner ni sur l’émission ni sur le jeu, le show est bluffant. Cette vision est très justifiée, elle est à l’image de Caffarelli que l’on savait cabotin et narcissique au dernier degré et sert ce rôle comique de roi aussi puissant que puérile. Pourtant tant d’hystérie nuit à l’émotion et à la poésie du compositeur. Certes « Se bramate » et « Crude furie » sont lancés comme rarement et en tout cas comme jamais un contre-ténor ne l’a fait, mais les variations sont assez mal écrites : elles cassent les perspectives des phrases musicales et ne respectent pas la gradation des arias da capo, si bien que leurs cadences perdent leur statut d’apothéose. Par ailleurs, à ce régime d’excès constants les autres airs du personnage peinent à exister. A commencer par « Ombra mai fu », bien trop intense pour alanguir, ou « Il core spera e teme » qui croule sous les ornements faisant perdre de vue la mélodie et l’architecture de la ligne musicale. Tout à sa performance acrobatique, l’artiste néglige l’intériorité autant que la beauté du timbre, souvent malmené par les figures périlleuses qu’il exécute avec l’assurance et l’audace affolantes qui font succès. Si l’on n’est toujours pas convaincu de l’adéquation de l’interprète avec la musique de Haendel par rapport à celles de Vinci ou Porpora, on ne peut donc nier que sa prestation ce soir fut grisante et que le disque à paraître se hissera sans conteste au sommet de la discographie de l’œuvre, en attendant une version qui respecte mieux ce très difficile équilibre entre verve comique et hédonisme musical.

 

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