Héroïques !

Siegfried - Dresde

Par Yannick Boussaert | dim 22 Janvier 2017 | Imprimer

Couple wagnérien idéal à plusieurs reprises dans Tristan und Isolde, Nina Stemme et Stephen Gould répondaient à l’invitation du directeur musical de la Semperoper de Dresde, Christian Thielemann, pour une série limitée de représentations de Siegfried. C’est la troisième fois après deux cycles complets à Vienne en 2014 que l’américain et la suédoise se retrouvent dans cette journée du Ring… et quelle journée !

Passons tout de suite sur la mise en scène de Willy Decker vieillie, dans des décors si décatis qu’ils en paraissent fragiles, si délavés qu’aucune lumière ne peut venir les égayer. La dramaturgie a fait son temps également et ce Wotan metteur en scène encore acceptable dans La Walkyrie est ici hors de propos. Une seule belle idée : doté de pouvoirs magiques, l’oiseau envoute Mime en tendant le bras et lui « fait dire » le sort que le nain réserve à Siegfried. On comprend d’autant mieux cette scène de double ruse.

Soulignons surtout la qualité de tous les interprètes réunis à commencer par le Mime de Gerhard Siegel, cauteleux à l’extrême et puisant dans un timbre au caractère aigre-doux les couleurs de ses facéties et vilénies vocales. Le volume et la projection le font rivaliser avec le Siegfried du soir dans chacune de leurs scènes et la forge pétarade de leur rencontre. Le Wanderer de Markus Marquardt lutte contre un vibrato envahissant au premier acte avant de se libérer face à Erda et Siegfried au troisième acte ; Erda, que Christa Mayer installe en deux phrases. Le timbre rappelle celui d’une autre mezzo allemande presque homonyme et la présence scénique n’a pas grand-chose à lui envier. Alberich et Fafner trouvent en Albert Dohmen et Georg Zeppenfeld deux interprètes soignés, rompus à ces rôles courts où chaque note doit permettre d’installer le personnage. Bel oiseau enfin de Tuuli Takala à la voix plus corsée que les rossignols usuels du rôle et qui cisèle sa diction au milieu de ses pirouettes papillonnantes. 


© Klaus Gigga

Christian Thielemann n’est jamais aussi bon que lorsqu’il sait son plateau à son affaire. Sans le délaisser un seul instant, il organise savamment les forces de la Staatskapelle de Dresde. C'est une direction méthodique où pas un détail n’est laissé au hasard, où chaque décibel de chaque pupitre est soupesé. Peut-être cela manque-t-il de naturel, mais pourquoi se plaindre lorsque la fosse endosse ainsi son rôle de personnage à part entière, qu'elle forge le métal à l’unisson du ténor, qu'elle marche sans relâche dans les pas du Wanderer, qu'elle chante en chœur l’amour et le désir naissants.

Louons enfin le couple star de la soirée. Stephen Gould confirme une fois encore que s’il est le meilleur Tristan actuel, il n’y a pas de Siegfried plus idéal. Aucune épée brisée récalcitrante ne peut résister à tant d’endurance et de fraicheur vocale. Jamais le timbre ne blanchit ou ne s’aigrit. Couleurs et nuances dignes d’un autre répertoire viennent moirer la narration. Ce Siegfried cajole, badine, éructe, pleure, aime enfin… Car aucune belle endormie, demie déesse fut-elle, ne peut résister à ce chant qui se gorge de désir et presse la vierge jusqu’à l’embraser elle-même. Le plaisir du spectateur en est d’autant redoublé que s’entendent avec évidence ces lignes et ces crescendos sculptés par Wagner pour soutenir l’intention théâtrale. Nina Stemme a déjà confié combien elle trouve chez l’américain un partenaire idoine. Sa voix s’éveille en même temps que Brünnhilde, du filet initial à la plénitude triomphale jaillissant par-dessus l’orchestre. Pendant tout le duo, l’intelligence musicale et la beauté du timbre secondent la caractérisation entre désir et peur du désir, amour et abandon. L’aisance et la présence scénique de la soprano suédoise finissent de convaincre : entre elle et lui, il n’est pas besoin d’aller farfouiller dans ses vinyles et CD crachouillants bien que remastérisés pour atteindre le Walhalla.