A quoi bon tuer Wolfgang ?

Les Danaïdes - Versailles

Par Laurent Bury | mer 27 Novembre 2013 | Imprimer
 
Maudits soient Pouchkine et, à sa suite, Peter Shaffer, l’auteur d’Amadeus : à cause de ces messieurs, Antonio Salieri pâtit durablement d’une réputation de lamentable tâcheron, contre laquelle même Cecilia Bartoli et Riccardo Muti n’ont rien pu faire (l’album Salieri enregistré par la première en 2000 n’a pas fondamentalement changé la donne, pas plus que la remise à l’honneur par le second de L’Europa riconosciuta, qui avait ouvert La Scala en 1778). Les Danaïdes n’est pourtant pas simplement le chef-d’œuvre de Salieri, c’est un très grand opéra français. Pourquoi Salieri en aurait-il voulu à Mozart au point de l’empoisonner, puisqu’il était lui-même parfaitement capable de composer de l’excellente musique, et qu’il connut un immense succès avec Tarare, sur un livret de Beaumarchais, dont l’adaptation en italien fut donnée dans toute l’Europe ?
Grâces soient donc rendues aux deux fées qui viennent de se pencher sur Les Danaïdes, qui ont pour nom Centre de musique baroque de Versailles et Palazzetto Bru Zane : leur association a permis de faire entendre cette tragédie lyrique à Vienne, à Versailles et à Metz, et donnera lieu à un enregistrement discographique qui viendra s’ajouter aux trois intégrales déjà disponibles (les deux premières étaient toutes deux dirigées par Gianluigi Gelmetti, l’une avec Montserrat Caballé et Jean-Philippe Lafont, en 1983, chez Dynamic, l’autre Margaret Marshall et Raúl Giménez, en 1990, ressortie cette année chez EMI, la troisième réunissant Sophie Marin-Degor et Christoph Genz, chez Oehms en 2007). Comme on pouvait s’y attendre, l’atout majeur de ce concert était la direction de Christophe Rousset à la tête de ses Talens Lyriques. Ce dernier quart du XVIIIe siècle est l’un des domaines de prédilection du chef et claveciniste français, auquel on doit quelques-unes des résurrections les plus enthousiasmantes de ces derniers temps, notamment le Renaud de Sacchini. Christophe Rousset sait tenir cette partition d’un bout à l’autre sans jamais laisser retomber la tension, il sait en faire ressortir toutes les audaces de couleurs et de rythme, mais sans rien brusquer, sans emportements inutiles, sans vaine précipitation. On entend là une œuvre ouvertement gluckiste, « française », avec ses ballets glissés un peu partout, avec de grands moments de lyrisme quasi mozartien, mais aussi, bien sûr, avec beaucoup de théâtre. Et c’est là que la distribution réunie à Versailles réserve d’immenses satisfactions.
 
Les deux rôles principaux, sur lesquels repose tout l’opéra, sont des chanteurs d’origine étrangère qui se sont assimilé le style et la langue, tout comme Salieri avait su s’adapter au goût français. Judith Van Wanroij et Tassis Christoyannis ont tous deux une diction quasi irréprochable, mais ce n’est pas tout. Le Danaüs du baryton grec est une authentique incarnation théâtrale, qui sait donner tout le relief nécessaire  aux mots qu’il déclame ; les interventions de ce personnage exclusivement mû par la haine vengeresse donnent véritablement froid dans le dos. A ses côtés, la soprano néerlandaise se situe presque au même niveau d’excellence, avec un timbre à la fois juvénile et chaleureux, parfaitement à sa place ici ; alors que son père fait de chaque récitatif un moment d’exception, cette Hypermnestre brille surtout dans ses différents airs, « Par les larmes » et le monologue final du deuxième acte, ou « Père barbare » au dernier. A côté de ces deux piliers, même Lyncée peine à exister, tant la partition le confine au registre galant : Philippe Talbot s’y exprime avec un naturel souverain, il maîtrise fort bien le registre aigu exigé par la partition, seuls les graves étant un peu moins audible. Katia Velletaz n’a guère à chanter en Plancippe (un air au premier et un air au dernier acte), et ce qu’elle chante n’est guère compréhensible ; l'excellent Thomas Dolié doit se contenter des quelques répliques qui échoient à Pélagus. Quant aux Chantres du CMBV, si le son de ce chœur est agréable, on aimerait qu’il se montre plus incisif dans sa diction, trop de passages restant indistincts.
Ces Danaïdes ont-elles connu les honneurs de la scène depuis leur reprise en 1990, dans une production de Pier Luigi Pizzi au Teatro Alighieri de Ravenne ? Il est permis de se le demander. En 1996, le festival d’Avignon avait accueilli Les Danaïdes d’Eschyle mis en scène par Silviu Purcarete : celui qui a récemment ressuscité Artaserse de Vinci pourrait-il accomplir le même miracle en faveur de Salieri ?
 
 

 

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