Abdellah Lasri, un ténor est né !

Werther - Saint-Etienne

Par Laurent Bury | dim 23 Mars 2014 | Imprimer
 
Abdellah Lasri : retenez bien ce nom, car s’il ne s’impose pas dans les années qui viennent, c’est à désespérer du monde lyrique. Il est rare qu’on soit ainsi ébloui en découvrant un jeune chanteur, surtout dans une catégorie aussi recherchée, mais avec ce ténor originaire de Rabat, l’Opéra-théâtre de Saint-Etienne a réellement déniché la perle rare pour Werther. Voilà une voix parfaitement saine qui nous rappelle les plus grands artistes francophones qui se sont illustrés dans le répertoire français, avec une couleur, une articulation et un style totalement adéquats, toujours limpide, jamais larmoyant. Et Abdellah Lasri s’impose d’emblée dans un rôle difficile, exigeant, où les références ne manquent pas aujourd’hui ; d’ailleurs, le 12 février dernier, pour la dernière représentation de la série donnée par Roberto Alagna, il fut Werther très remarqué sur la scène de l’Opéra-Bastille. Jusqu’ici, le jeune ténor marocain a surtout fait carrière en Allemagne et ne s’est guère produit qu’à Nancy : espérons que la France ne passera pas plus longtemps à côté d’un artiste qui a tant à offrir. Tout juste pourra-t-on lui reprocher un relatif manque d’aisance en scène, à moins qu’il ne s’agisse là d’un choix tout à fait conscient de la part de Laurent Fréchuret, responsable de cette nouvelle production.
C’est l’autre bonne surprise de ce Werther confié à un homme de théâtre stéphanois : dans un décor presque « à l’ancienne », qui n’oblige pas le héros à invoquer la nature au milieu de murs de béton, l’intrigue imaginée par Goethe se déroule de nos jours, mais sans que cette actualisation ait jamais rien d’outrancier. Surtout, cela permet de rendre bien plus manifeste l’évolution des sentiments des uns et des autres : a-t-on jamais vu Charlotte tomber aussi visiblement amoureuse de Werther ? La retenue qu’imposent les mœurs et les costumes d’un autre temps n’est ici plus de mise, et le jeu de cache-cacha auquel se livrent entre les arbres les deux protagonistes à leur retour du bal nous rappelle de manière fort opportune que Charlotte n’est pas une matrone ou un bonnet de nuit. Surtout, Laurent Fréchuret a à cœur de faire vivre une communauté tout autour du héros, ce qui n’est pas si facile dans un opéra sans choristes, en dehors des petits frères et sœur de l’héroïne. Mais à l’aide de quelques figurants, et en sollicitant tous les enfants et les quelques personnages secondaires (même Kätchen réapparaît sous les traits d’une vieille dame), un univers est ici créé. Werther y est l’intrus, et sa gestuelle évoque parfois un individu quasi-autiste, sauf lors de certains monologues où le héros est comme transfiguré, crument éclairé par une poursuite. Quelques idées font mouche : le Bailli qui se prend pour Gene Kelly dans Chantons sous la pluie lorsqu’il se croit seul, le numéro de comédie musicale auquel s’adonnent Sophie et Albert pour « Du gai soleil »… Tout cela repose aussi sur une équipe de chanteurs qui jouent le jeu sans réserve.
 
Marie Kalinine est ainsi une Charlotte scéniquement admirable, élancée, élégante, aussi crédible en jeune fille, en jeune épouse ou en amoureuse désespérée. Vocalement, sa prestation se situe un peu en deçà de ce qu’on attendait d’une artiste qui a su nous enchanter dans d’autres rôles, à la scène ou au disque. Evidemment, elle doit attendre le troisième acte pour laisser parler son tempérament, avec un vibrato parfois très prononcé et une élocution pas toujours aussi nette qu’on l’aimerait. N’oublions pas cependant qu’il s’agit d’une prise de rôle, et sans doute cette superbe mezzo maîtrisera-t-elle bientôt toutes les facettes du personnage. A ses côtés, Magali Arnault Stanczak impose une Sophie qu’on croirait à peine plus âgée que les autres enfants du Bailli, avec un timbre idéal pour ces rôles typiques de l’opéra français. Rien de nunuche chez cette Sophie-là, mais du charme à revendre. Seul point faible de la distribution, Damiano Salerno est un Albert à la diction peu compréhensible et à la voix parfois bien terne. Frédéric Goncalves est au contraire un Bailli éclatant de santé vocale, à cent lieues de certaines prestations d’artistes en toute fin de carrière. Christian Tréguier retrouve, sous de tout autres habits et en version très ivrogne, le rôle de Johann qu’il tenait en janvier-février à Bastille, avec cette fois Eric Vignau en compagnon de beuverie ; tous deux font ce qu’on attend de ces comparses chargés du comic relief. Très belle prestation de la Maîtrise du Conseil général de la Loire (même si l’on s’étonne un peu que Charlotte et Sophie ait autant de frères et sœurs, et tous du même âge). A Laurent Campellone revient la lourde tâche de guider tout ce petit monde d’un bout à l’autre du chef-d’œuvre de Massenet, avec légèreté et conviction, sans emphase ni lourdeur, sans lenteurs excessives ni emportements abusifs, un Werther tout en équilibre. Vivement l’an prochain et la prochaine édition de la biennale Massenet !
 
 
 

 

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