Ah, que j'aime tripatouiller les militaires !

La Grande-duchesse de Gérolstein - Paris (Athénée)

Par Laurent Bury | jeu 12 Décembre 2013 | Imprimer
 
Comme les sapins et la dinde aux marrons, le spectacle annuel des Brigands est devenu en période de Noël une tradition solidement établie au Théâtre de l’Athénée. Cette fois, la compagnie créée en 2001 par Loïc Boissier s’attaque à du gros gibier, mais avec un caveat important : ce n’est pas La Grande-duchesse de Gérolstein qu’elle nous propose, mais La Grande-duchesse « d’après Jacques Offenbach », Une grande-duchesse comme l’Opéra de Lyon commit jadis Des Contes d’Hoffmann. Pourtant, à voir la distribution, on pouvait s’attendre à une version traditionnelle, avec Emmanuelle Goizé, chanteuse emblématique du petit groupe, dans le rôle de Wanda, la fiancée de Fritz. Erreur, car les choses se passent toujours autrement avec Les Brigands. Traditionnelle, cette version l’est dans le sens où elle revient à la partition telle qu’elle fut longtemps donnée, sans les passages qu’avait permis de redécouvrir la version Minkowski en 2004, comme le chœur des rémouleurs et l’extraordinaire finale du deuxième acte. Cependant, l’œuvre doit subir toutes sortes de tripatouillages qui ne sont pas loin d’en dénaturer certains aspects. Après avoir filmé divers spectacles lyriques, Philippe Béziat signe ici sa première mise en scène, assez efficace malgré des moyens limités et la nécessité de tourner dans des salles très différentes (et sans doute sans fosse, puisque l’orchestre est installé sur la scène) ; on lui pardonnerait sans peine les libertés qu’il prend avec le livret si elles n’entraînaient pas de trop grandes libertés avec la partition.
Première surprise, l’ouverture passe à la trappe, remplacée par les premières mesures de la scène 5 de l’acte II de Wozzeck. Certes, on est entre soldats, chez Berg comme chez Offenbach, mais c’est aller un peu vite. Langsam, Les Brigands, langsam… Et si le personnage de Wanda a disparu de la distribution, c’est parce que Fritz préfère les garçons, ce qui explique pourquoi il ne cèdera pas aux avances de sa souveraine. Sa « bonne amie » est ici son « bon ami » et « cette petite » devient « son acolyte », mais la principale modification concerne la tessiture : Krak (il aurait été délicat d’imaginer un équivalent du prénom Wanda) est un ténor, comme son amant Fritz, ce qui modifie bien sûr l’équilibre vocal de leurs duos, Après Wozzeck, on enchaîne directement sur l’entrée du général Boum, le premier air de Fritz étant déplacé vers le troisième acte, pour remplacer le savoureux duo « Faut-il, mon Dieu, que je sois bête » qui est purement et simplement éliminé. Aucune voix féminine dans les chœurs, réduits à deux soldats ; l’ensemble normalement chanté par les dames de compagnie de la grande-duchesse, « Ah, lettre adorée », est réécrit pour être – admirablement – interprété a capella par quatre voix d’hommes. Peut-être afin de poursuivre dans la veine « Trouble dans le genre » inaugurée avec L’Ile de Tulipatan, le baron Grog devient ici une baronne qui se déguise en homme pour séduire la grande-duchesse (qui n’opte pas pour le lesbianisme comme on pourrait s’y attendre) ; ce rôle de baryton est ainsi confié à une soprano, ce qui a pour effet de transformer encore un peu plus la partition, d’autant que cette Groguette remplace Boum, une basse, dans le duo « O grandes leçons du passé »... Grâce à un bis, il est finalement permis d’entendre le superbe ensemble « Bonne nuit », qui invite les spectateurs à quitter la salle au lieu d’annoncer la nuit de noces de Fritz.
 
Si l’on fait abstraction de tous ces « aménagements » qui confinent au joyeux n’importe quoi, on passe un bon moment, Les Brigands ayant toujours l’art de proposer des spectacles parfaitement divertissants. Comme d’habitude, la réduction à une poignée d’instrumentistes est un peu frustrante, car elle conduit presque inévitablement à grossir le trait à certains moments, tout en offrant de bien jolies surprises, comme le quatuor mentionné plus haut, où Christophe Grapperon lâche sa baguette de chef pour rejoindre les chanteurs. Sur le plan vocal, la distribution est clairement dominée par Isabelle Druet et François Rougier. En progrès constants, le ténor, membre de la première Académie de l’Opéra-Comique, trouve en Fritz un rôle en or, même si la phrase assez aiguë qu’il doit chanter au début du dernier finale (« D’autres battront les ennemis ») l’oblige à forcer un peu son émission ; quant à la mezzo, cette première incarnation offenbachienne en laisse espérer bien d’autre, qui nous donneront à entendre une vraie voix grave dans les rôles écrits pour Hortense Schneider. En Puck, Flannan Obé s’est métamorphosé en une sorte d’irrésistible Nosferatu virevoltant et à la voix sonore. Antoine Philippot est un Boum obtus à souhait, plus baryton que basse et peut-être plus acteur que chanteur. David Ghilardi possède un joli timbre qui rappelle celui de Léonard Pezzino, mais on attendra de le voir dans un véritable rôle de ténor pour juger de ses capacités ; Olivier Hernandez, n’est pas toujours aussi agréable à entendre, mais il réussit une belle composition en prince Paul. Emmanuelle Goizé profite au mieux du peu qu’elle a à chanter. Presque constamment en scène pour chanter et danser, Olivier Naveau et Guillaume Paire sont bien davantage que des comparses, tous formant une équipe, une troupe au sens premier du terme. Espérons néanmoins que Les Brigands reviendront à leur travail d’exhumation d’œuvres négligées, plutôt que de passer à la moulinette des titres plus connus.
Après sa création le 5 novembre à La Rochelle et un passage par Besançon et Herblay, La Grande-duchesse est à Paris jusqu'au 5 janvier, puis partira pour une tournée qui l'emmènera à Saint-Dizier, Saint-Nazaire, Quimper, Blagnac, Périgueux et Le Perreux.
 
 

 

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