Ah, si Domingo était réunionnais !

Chin - Vitry

Par Laurent Bury | sam 01 Octobre 2011 | Imprimer
 

 

Rêvons un instant : imaginons un ténor mondialement connu, aux toquades duquel aucun théâtre ne peut résister. Appelons-le, au hasard, Placide Domingue. Car voyez-vous, il ne serait pas originaire du Mexique, mais de La Réunion, il parlerait le créole, serait peut-être même métis. En fin de carrière, que ferait donc Placide Domingue ? Il soutiendrait les compositeurs de son pays, pardi ! Il encouragerait la création d’opéras réunionnais, sur des livrets évoquant l’histoire de l’île. Par exemple, l’alliance du communiste Paul Vergès et du sucrier René Payet pour sauver l’usine de Quartier Français en 1955. Et c’est ainsi que Chin de Jean-Luc Trulès serait donné non pas au Théâtre Jean Vilar de Vitry, mais à Paris même, au Châtelet par exemple.

Evidemment, le rôle principal, ce rebelle fils d’un médecin français et d’une institutrice indochinoise, ne serait pas tenu par le baryton chinois Heng Shi, voix solide, aigus claironnants, français chanté très correct. Non, le héros aurait été réservé à notre ténor. A moins que, conscient de son âge avancé, Placide Domingue n’ait préféré se rabattre sur le rôle de Monsieur Roger, qui ne serait donc pas interprété par Jean-Philippe Courtis. On reconnaît toujours celui qui fut Arkel pour Claudio Abbado mais, vingt ans après, les graves semblent devenus inaudibles et plus très justes. Elisabeth, la fille de Monsieur Roger, serait confiée à une protégée de Placide Domingue, et non à Anne-Marguerite Werster, jadis Mélisande ou Gouvernante du Turn of the Screw à l’Opéra-Comique, sous Pierre Médecin. Au timbre quelque peu opaque de celle qui s’intitule désormais mezzo-soprano s’opposerait la fraîcheur juvénile d’une voix aussi cristalline que celle d’Holy Razafindrazaka. Et l’on serait ravi d’entendre parmi les rôles secondaires un aussi superbe mezzo que celui d’Aurore Ugolin.

Notre Placide Domingue aurait eu la main singulièrement heureuse en choisissant son compatriote Jean-Luc Trulès (né en 1956), un compositeur capable d’écrire d’authentiques opéras, secondé par Emmanuel Genvrin, auteur d’un livret dramatique et concis, sans cet ultra-intellectualisme fatal à tant d’opéras contemporains, et responsable d’une mise en scène tout aussi efficace (qui inclut même une parodie de “ballet révolutionnaire” maoiste !). Trulès sait marier les timbres des instruments, il sait écrire pour les voix. Le recours au erhu, vièle chinoise, n’est pas sans évoquer Tan Dun, qui aime associer instruments occidentaux et instruments chinois dans ses opéras. La partition ménage plusieurs duos, ensembles et chœurs très réussis. Lignes mélodiques sinueuses, superpositions de rythmes, percussions très présentes, échos de musiques indiennes, chinoises, malgaches (le maloya), voilà une musique accessible sans être démagogique, qui n’imite personne mais qui ne refuse pas l’allusion parodique. Hommage discret à l’opéra italien, l’œuvre se termine par un Air de la Folie, et avec un père serrant sa fille morte dans ses bras.

Hélas, Placide Domingue n’existe pas, ou du moins il n’est pas réunionnais. Dommage pour le Châtelet, qui aurait été bien inspiré d’accueillir Chin parmi ses “opéras du monde”, au lieu de mettre le mot opéra à toutes les sauces. Dommage pour tous ceux à qui cet excellent spectacle ne sera pas proposé, faute d’un parrain sufisamment médiatique. Après Maraina (2005), repris au Théâtre Sylvia Monfort en 2009, et ce Chin, on attend pourtant avec impatience le troisième volet du triptyque réunionnais du formidable tandem Trulès-Genvrin...

 

 

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