Consacré à la musique contemporaine, le Festival Présences vient de se terminer par trois concerts à la Maison de la Radio, qui témoignent de l’approche pluraliste de cet événement culturel, mais avant tout de la richesse de l’univers artistique de Georges Aperghis, compositeur franco-grec à l’honneur de l’édition 2026 avec non moins de vingt-neuf œuvres, dont sept créations mondiales.
Lors du premier concert (Folk Songs), assuré par l’Ensemble Next du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris sous la direction de Sébastien Boin, le public découvre Wild Romance pour soprano et ensemble, en création française. C’est l’étude psychologique d’une femme « qui se raconte des histoires », selon les dires d’Aperghis. Si l’orchestre sert d’abord d’extension à la voix, il la dépasse progressivement avant de la rejoindre. La soprano Angèle Chemin interprète avec beaucoup de charme et d’assurance cette partition d’une grande virtuosité, parcourue de paroles volubiles au débit rapide, de cris, mais également de moments plus tendres où l’on s’accroche à quelques mots éphémères restés intactes. S’ensuivent deux créations d’étudiants du CNSMDP. PIC/Cells, « Cinq villes invisibles d’après Italo Calvino » de Jawher Matmati, qui met en avant des rythmes excités, colorés d’harmonies irisantes – un clin d’oeil à son professeur Gérard Pesson ? – et quelques gestes plus traditionnels qui apparaissent comme des souvenirs. Engrenages de Félix Roth recourt à des processus, créant d’intéressants paysages sonores entre accents spectraux et rythmes dans l’esprit de Ligeti. Les inévitables Folk Songs de Luciano Berio marquent la fin du spectacle.
Le deuxième concert (Black Light), au studio 104, plonge le public dans un collage fait d’extraits de Tourbillons et de Zig-Bang d’Aperghis, conçu par la comédienne Émanuelle Lafon, la soprano Johanna Zimmer et le contrebassiste Florent Ginot. Il fait la part belle au théâtre musical, genre dans lequel le compositeur excelle tout particulièrement (s’il ne l’a pas co-inventé dans les années 1970). Tourbillons pour voix de femme ressemble aux envoûtantes Récitations – marque de fabrique d’Aperghis –, tandis que Zig-Bang est un recueil de textes pour voix parlée. Les deux jouent sur l’humour, la répétition, la narrativité indirecte et toutes sortes de temps d’arrêt, laissant naître une autre forme de virtuosité. Les interprètes s’unissent finalement dans It never comes again. Trois œuvres pour contrebasse seule viennent rythmer cette pièce de théâtre fragmentaire. Hand in Hand d’Agata Zubel est une explosion frénétique d’harmoniques en pizzicato et d’effets percussifs aux allures de jazz, qui finit par évoquer le timbre d’une fausse viole de gambe. Black Light et Obstinate d’Aperghis explorent l’extrême grave de l’instrument et ses aspects physiques, la tension des cordes récalcitrantes.
De retour à l’auditorium, c’est la musique orchestrale d’Aperghis que défend l’Orchestre National de France sous la baguette de Christian Măcelaru (Concert de Clôture). Depuis quelques années, le compositeur s’intéresse à nouveau à ce type d’effectif qu’il avait délaissé pendant un certain temps. Dans les Études, il tente de contourner les gestes stéréotypés de l’orchestre afin de « lui faire dire autre chose ». La III essaye de trouver des solutions pour distinguer les cordes des vents et faire évoluer l’harmonie entre clusters denses, timbres d’orgue et silences, prouvant une fois de plus que le compositeur n’a pas besoin de mots pour que « tout parle ». Le numéro IV, aux couleurs davantage mélangées, oppose la continuité et des effets d’écho à la rupture et aux accents. Christian Măcelaru maîtrise ces équilibres fragiles d’une manière souveraine. Aperghis, ainsi que Pierre Charvet, directeur de Présences, et Bruno Beranger de Radio France, ont souhaité associer quelques jeunes composteurs au programme du festival. Ainsi, deux œuvres voient le jour dans le cadre du concert final. Le concerto pour violon et orchestre n° 2 Thin Ice d’Ondřej Adámek est une étrange machine polystylistique dont on entend les ressorts, les souffles et les gémissements. À plusieurs reprises, mais comme filtrée par des timbres contemporains, la musique engendre des motifs folkloriques ou s’aventure, sur un terrain glissant, dans l’esthétique d’un Léonard Bernstein. Vieil enjeu, la remise en question du lien entre orchestre et soliste se traduit en l’occurrence par l’effacement de ce dernier, et cela malgré l’interprétation brillante et physique de Christian Tetzlaff. La compositrice grecque Sofia Avramidou, quant à elle, présente Innsmouth, nom d’une ville fictive qui apparaît dans plusieurs œuvres fantastiques de l’écrivain H.P. Lovecraft. Des structures chargées alternent avec des éléments consonants ou encore des sons vocaux proférés par les musiciens. Des situations dramatiques sont liées entre elles par une atmosphère oppressante. Le Concerto pour accordéon d’Aperghis, magistralement interprétée par Jean-Étienne Sotty, conclut le festival. L’aspect éloquent et parlant de sa musique est moins présent dans cette œuvre impressionnante. L’accordéon se trouve projeté ou reflété dans la partie de l’orgue (Alma Bettencourt) et des cordes. Des harmonies ensorcelantes apparaissent, alors qu’il est de moins en moins clair si le soliste lance ou subit ces dialogues, s’il guide ou s’il est entouré. Congas et grelots y ajoutent des couleurs plus populaires. Après une cadence du soliste, un quatuor formé de deux violons, piccolo et accordéon se répand progressivement à l’orchestre. L’ensemble des concerts ont été supérieurs aux attentes. Un Georges Aperghis visiblement ému rejoint ses interprètes sur scène et reçoit, en temps direct, un vinyle avec des extraits du concert qui clôture à l’instant le Festival Présences 2026.

