Au pays de Watteau

Orlando - Paris (TCE)

Par Anne Le Nabour | mer 03 Novembre 2010 | Imprimer
 
Le Théâtre des Champs-Élysées présente actuellement une nouvelle production d’Orlando de Haendel, dans une mise en scène de l’Écossais David McVicar, qui choisit de transposer l’opéra inspiré du Roland furieux de l’Arioste, au 18e siècle, dans une atmosphère de fêtes galantes aux couleurs tendres et vaporeuses. Dès l’ouverture, jouée avec en toile de fond un tableau à la Watteau,  le spectateur se trouve plongé dans ce monde d’intrigues amoureuses, hors du temps.
Le rideau se lève sur le laboratoire de Zoroastro, véritable savant des Lumières, qui examine le cas d’Orlando, ce héros au cœur dévasté par l’Amour que le mage va tenter de remettre sur la voie de la raison. Le portrait de sa bien-aimée à la main, le héros déchu ne tarde pas à apparaître, dans une tenue négligée, son armure à moitié défaite. Il est en effet harcelé par l’Amour, rôle muet qui surgit plusieurs fois sans crier gare sous les traits d’un individu maléfique tout de noir vêtu, aveugle et très envahissant, se plaisant à distribuer des petits cœurs rouges incarnat qui agissent comme un redoutable poison sur les personnages. Angelica et Medoro, que l’on surprend, très amoureux, dans un somptueux lit à baldaquin, connaissent les mêmes tourments, elle, poursuivie par les ardeurs démentes d’Orlando, lui, encore attiré par les avances de l’innocente Dorinda. Si Angelica est traitée comme une noble dame, digne et altière, son amant, qu’elle a sauvé sur le champ de bataille, est en revanche présenté comme un personnage couard et empoté. De même, le choix d’une gestuelle répétitive et pas toujours maîtrisée pour Dorinda souligne l’aspect comique du rôle (juste avant le trio du premier acte, par ailleurs véritable instant de grâce, elle fait tomber avec grand fracas un plateau d’argent au moment où elle découvre la véritable relation entre Angelica et Medoro).
 
Tous ces personnages évoluent dans un raffinement esthétique, tant au niveau des costumes que des décors, que l’on ne se lasse pas d’admirer. Comme Orlando éloigné pour un temps des champs de bataille, le spectateur savoure, trois heures durant, un délicieux moment de répit en entrant dans l’univers de David McVicar qui érige la beauté en modèle.
 
La production ayant été donnée à Lille1 avant de venir à Paris, on sent les chanteurs très à l’aise. Henriette Bonde-Hansen, grande et élégante, fait entendre un timbre rond qui sied parfaitement au rôle de la noble Angelica. La soprano danoise fait preuve d’une solide technique alliée à une grande musicalité mise en avant notamment dans le « Se fedel vuoi ch’io ti creda », relayée en cela par la Britannique Lucy Crowe, Dorinda qui embrase littéralement la salle avec son air « Amor è qual vento » interprété avec fougue. Pour autant, une voix plus légère et à la texture plus aérienne que la sienne aurait pu être envisagée pour chanter ce rôle de bergère qui fait incontestablement penser à celui de la soubrette Despina de Cosi fan tutte. En Medoro, Stephen Wallace, contreténor à la voix souple et agile, se montre tout à fait à la hauteur et joue de sa tessiture pour accentuer le côté ridicule de son personnage. Quant au Zoroastro de Nathan Berg, grand habitué des opéras de Haendel, et que l’on retrouvera prochainement au Palais Garnier dans Giulio Cesare, il affronte sans difficultés les notes les plus graves du rôle. L’Orlando de Sonia Prina laisse en revanche plus songeur : si le contralto italien fait preuve d’une virtuosité sans pareille notamment dans le redoutable air de bravoure « Fammi combattere » pris dans un tempo vertigineux, le timbre manque de brillant. Son jeu théâtral semble parfois exagéré, même si la scène de la Folie, chorégraphiée, et l’air du Sommeil témoignent d’un sens dramatique savamment maîtrisé.
 
Cette distribution est admirablement soutenue par le Concert d’Astrée, dirigé par une Emmanuelle Haïm en grande forme et rôdée à la partition puisque, comme on peut lire dans le programme de salle, elle « tenait le clavecin auprès de William Christie lors des représentations de l’Orlando signé Robert Carsen en février 1994 ». Familière des œuvres du Caro Sassone, elle dirige avec brio depuis le clavecin, ces chanteurs qu’elle connaît bien. Elle livre une interprétation au plus près de l’action dramatique : ainsi parvient-elle, en choisissant une accentuation bancale, à donner l’impression d’un orchestre déstructuré et quasi cauchemardesque au moment de l’air de la Folie. Cet effet est d’autant plus saisissant que les instruments graves de l’orchestre sont particulièrement mis en valeur. Folie simulée donc mais orchestre parfaitement maîtrisé.
 
Cette collaboration entre Emmanuelle Haïm et David McVicar, après un Giulio Cesare mémorable, débouche donc sur un nouveau succès. Quel sera le prochain directeur d’opéra à parier sur ce duo gagnant ?
 
 

 

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